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	<title>Légendes Bretonnes &#187; Tome 1</title>
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	<description>Récits extraits des Contes Populaires De Basse-Bretagne par F.M. Luzel</description>
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		<title>La Princesse Du Palais-Enchanté</title>
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		<pubDate>Mon, 17 Nov 2008 13:39:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Animaux fantastiques]]></category>
		<category><![CDATA[Bague]]></category>
		<category><![CDATA[La princesse aux cheveux d'or]]></category>
		<category><![CDATA[Tome 1]]></category>
		<category><![CDATA[vieillard]]></category>

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		<description><![CDATA[Selaouit, mar hoc&#8217;h eur c&#8217;hoant, Setu aman eur gaozic koant, Ha na euz en-hi netra gaou, Mès, marteze, eur gir pe daou. Ecoutez, si vous voulez, Voici, un joli petit conte, Dans lequel il n&#8217;y a pas de mensonge, Si ce n&#8217;est, peut-être, un mot ou deux. C. Glot &#038; L. MinyCarnet de route de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>
<div class="intro2">Selaouit, mar hoc&#8217;h eur c&#8217;hoant,<br />
Setu aman eur gaozic koant,<br />
Ha na euz en-hi netra gaou,<br />
Mès, marteze, eur gir pe daou.</p>
<p>Ecoutez, si vous voulez,<br />
Voici, un joli petit conte,<br />
Dans lequel il n&#8217;y a pas de mensonge,<br />
Si ce n&#8217;est, peut-être, un mot ou deux.</p></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2849468002?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2849468002"><img src="/img/510LwtGtprL._SL160_.jpg" width="129" height="160" alt="Carnet de route de la Bretagne féerique" />
<p>C. Glot &#038; L. Miny<br />Carnet de route de la Bretagne féerique</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2849468002" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2842303261?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2842303261"><img src="/img/61epSOrN3zL._SL160_.jpg" width="123" height="160" alt="La grande encyclopédie des Fées" />
<p>P. Dubois<br />La grande encyclopédie<br />des Fées</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2842303261" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait une fois</strong> un roi de France dont les ancêtres avaient régné dans ce pays, depuis neuf générations. Il n&#8217;avait jamais visité la Basse-Bretagne. Un jour, la fantaisie lui prit d&#8217;y venir, avec une suite nombreuse. Il fit accoutrer un beau carrosse et partit.<br />
Il fut bien accueilli par le roi de Bretagne, lui et sa suite, et l&#8217;on allait chasser, tous les jours, dans les grandes forêts du pays. Un jour, le roi de France mit une telle ardeur à poursuivre un sanglier que ses gens ne purent le suivre et il s&#8217;égara. Le voilà bien embarrassé. La nuit vint et il monta sur un arbre pour attendre le jour, car la forêt abondait en bêtes fauves de toute sorte. Il aperçut une petite lumière, qui ne paraissait pas bien éloignée. Il descendit de l&#8217;arbre et se dirigea vers la lumière. Il arriva à la hutte d&#8217;un pauvre bûcheron et demanda un abri pour la nuit et quelque chose à manger.<br />
—  Nous sommes de pauvres gens, lui dit le bûcheron, et notre hospitalité paraîtra sans doute bien médiocre à un seigneur comme vous ; quoi qu&#8217;il en soit, c&#8217;est de bon cœur que nous partagerons avec vous le peu que nous avons.<br />
Puis, s&#8217;adressant à sa femme :<br />
—  Il faut nous apprêter, Plésou <sup><em><a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a></em></sup>, le lièvre que je vous ai apporté hier.<br />
—  Un lièvre ? dit le roi ; et si les gardes le savaient et le disaient au roi ?<br />
—  Et comment le sauraient-ils ? Ce ne sera pas par vous, probablement ? Et puis, le bûcheron est maître dans sa hutte, je pense, comme le roi l&#8217;est dans son palais.<br />
—  Assurément, mon brave homme, répondit le roi.<br />
La femme du bûcheron accommoda le lièvre, à sa façon, et l&#8217;on s&#8217;attabla et l&#8217;on mangea de bon appétit, en causant de choses et d&#8217;autres.<br />
Bien ! Mais, voilà que la femme du bûcheron accoucha, dans la nuit, d&#8217;un gros garçon. Le roi s&#8217;offrit pour en être le parrain. Mais, où trouver une marraine de qualité comme il convenait pour un pareil seigneur ?<br />
—  Allez demander la demoiselle du château, mon homme, dit la bûcheronne à son mari.<br />
Et le bûcheron endossa son habit des dimanches et prit la route du château. Il fit part à la châtelaine du sujet de sa visite. La demoiselle, qui était près de sa mère, s&#8217;écria aussitôt avec dédain :<br />
—  Moi servir de marraine au fils d&#8217;un bûcheron, et avec un charbonnier pour parrain, peut-être ! Cherchez donc ailleurs des gens de votre condition !<br />
Et elle se leva pour s&#8217;en aller.<br />
—  Le parrain, dit le bûcheron, est un beau et riche seigneur, et j&#8217;ai pensé qu&#8217;il convenait de lui choisir une commère aimable et jolie.<br />
—  Un riche et beau seigneur ?&#8230; Qui est-ce donc ? demanda la demoiselle, intriguée.<br />
—  Je ne saurais, en vérité, vous dire qui il est, ni d&#8217;où il vient ; mais, il est vêtu très richement, il est beau et généreux et je ne serais pas étonné qu&#8217;il fût prince, le fils de quelque puissant monarque peut-être. Il s&#8217;est égaré en chassant dans la forêt, il est venu frapper à notre porte, il a passé la nuit dans notre hutte, il était présent quand ma femme est accouchée et s&#8217;est offert lui-même pour être parrain.<br />
— Si c&#8217;est ainsi, dit alors la demoiselle, je veux bien être la marraine de votre enfant et je vais m&#8217;apprêter à me rendre chez vous.<br />
Le bûcheron s&#8217;en retourna chez lui, tout joyeux, et la jeune châtelaine arriva aussi, peu après, dans un beau carrosse et parée de tous ses atours. On se rendit au bourg, pour le baptême. Quand ils arrivèrent au presbytère, ils trouvèrent le vicaire qui battait du lin, le curé qui le broyait et la servante qui le peignait, ce qui étonna fort le roi <sup><em><a href="#note2">(2)</a><a name="texte2"></a></em></sup>.<br />
—  Venez baptiser mon enfant, Monsieur le Curé, dit le bûcheron au curé.<br />
—  Nous y allons tout de suite, répondit celui-ci.<br />
Et le curé et son vicaire secouèrent la poussière dont ils étaient couverts, revêtirent leurs soutanes, qu&#8217;ils avaient ôtées, et se rendirent à l&#8217;église.<br />
Quant le curé vint recevoir l&#8217;enfant, dans le porche, il reconnut le roi, qu&#8217;il avait vu, dans un voyage à Paris, et se jeta à ses pieds.<br />
—  Relevez-vous, Monsieur le Curé, lui dit le monarque, on ne doit se mettre à genoux que devant Dieu.<br />
L&#8217;enfant fut baptisé et reçut le nom de Efflam. En entendant sonner les cloches, à toute volée, les pages du roi et les seigneurs de sa suite, qui le cherchaient depuis la veille, s&#8217;écrièrent : &#8211; C&#8217;est pour le roi, sans doute, que l&#8217;on sonne de la sorte !<br />
Et ils coururent au village et leur joie fut grande de retrouver leur roi en vie et sans mal.<br />
En prenant congé du bûcheron, le roi lui donna une poignée de pièces d&#8217;or, puis, lui présentant un anneau orné d&#8217;un gros diamant, il lui dit :<br />
—  Quand mon filleul aura atteint l&#8217;âge de quatorze ans, vous lui direz de venir me voir, à Paris, et vous lui donnerez cet anneau, qui me le fera reconnaître.<br />
Le roi de Bretagne célébra le retour de son hôte par un grand festin, et peu de temps après, le roi de France prit congé de lui et retourna à Paris.<br />
Le bûcheron acheta des terres et fit bâtir une belle maison, avec l&#8217;argent que lui avait donné le parrain d&#8217;Efflam, et il était à présent un des plus riches bourgeois du pays. Il envoya son fils à l&#8217;école, dans la ville la plus voisine, et, comme l&#8217;enfant était intelligent, il fit des progrès rapides <sup><em><a href="#note3">(3)</a><a name="texte3"></a></em></sup>.<br />
Quand Efflam fut parvenu à l&#8217;âge de quatorze ans, son père lui remit un jour l&#8217;anneau de son parrain et lui dit de se rendre à Paris, de demander à voir le roi de France et de lui montrer l&#8217;anneau. Le jeune garçon demanda qu&#8217;on lui donnât quelqu&#8217;un pour l&#8217;accompagner, dans un si long voyage. On lui permit d&#8217;emmener avec lui un jeune pâtre teigneux, laid et méchant, qui était dans la maison. On leur donna aussi deux vieux chevaux, poussifs et fourbus, et ils se mirent en route. Le temps était beau, la chaleur était grande et, vers l&#8217;heure de midi, ils descendirent de leurs montures pour boire à une fontaine, au bord du chemin. Pendant qu&#8217;Efflam buvait dans le creux de sa main, penché sur le bassin de la fontaine, son compagnon lui donna un coup d&#8217;épaule et le fit tomber dans l&#8217;eau. Puis, il lui enleva son anneau, monta sur le meilleur des deux chevaux et partit au galop. Suivons-le, nous reviendrons plus tard à l&#8217;infortuné Efflam.<br />
En arrivant à Paris, il se rendit tout droit au palais du roi et salua ainsi le vieux monarque :<br />
—  Bonjour, mon parrain ! Je suis venu vous voir, comme vous l&#8217;aviez recommandé ; j&#8217;ai quatorze ans accomplis, depuis quelques jours.<br />
—  Moi, ton parrain !&#8230; dit le roi, surpris de s&#8217;entendre donner ce nom par un pareil avorton.<br />
—  Oui, reprit le drôle, je suis le fils du bûcheron, qui naquit la nuit [oh vous avez reçu l&#8217;hospitalité dans sa hutte, au milieu de la forêt où vous vous étiez égaré ; ne vous le rappelez-vous donc pas ?<br />
—  Oui, oui&#8230; je me rappelle, répondit le roi en le regardant avec compassion, tant il était mal tourné&#8230; ; tu es bien le fils de ce brave homme ?&#8230;<br />
—  Certainement ; tenez, ne reconnaissez-vous pas ceci ?<br />
Et il lui présenta l&#8217;anneau.<br />
—  Oui vraiment, c&#8217;est bien l&#8217;anneau que j&#8217;avais laissé au père de mon filleul, qui devait me l&#8217;apporter, dit le roi, en examinant l&#8217;anneau.<br />
Le roi l&#8217;accueillit alors avec bonté, lui demanda des nouvelles de son père et de sa mère et le fit décrasser et habiller convenablement. Mais, on eut beau le laver, le savonner et le couvrir de beaux habits, il n&#8217;en avait guère moins mauvaise mine.   Le  roi, qui avait  bon   cœur, donna des ordres pour qu&#8217;on le traitât bien, qu&#8217;on lui donnât à manger et à boire comme il le désirerait et qu&#8217;on le laissât se promener où il voudrait, dans les jardins et dans le palais. Et l&#8217;avorton usa largement de la permission.<br />
Cependant, le pauvre Efflam, qui avait réussi à sortir de la fontaine, où l&#8217;autre croyait l&#8217;avoir noyé, arriva aussi à Paris, quelques jours plus tard. Il se rendit au palais du roi.<br />
—  Que voulez-vous, mon garçon ? lui demanda le portier.<br />
— Je voudrais parler à mon parrain, répondit-il.<br />
—  Votre parrain ? Mais, qui est-ce donc, votre parrain ?<br />
—  C&#8217;est le roi de France.<br />
—  Il y a déjà plusieurs jours qu&#8217;il est arrivé, son filleul ; déguerpissez, au plus vite !<br />
Il partit. Mais, le lendemain, il revint à la charge, et, comme le roi se trouva justement à passer, en ce moment, il demanda ce que voulait ce jeune homme.<br />
—  Sire, répondit Efflam, qui, à la réponse du portier, la veille, avait bien compris que le teigneux avait pris sa place, je voudrais quelque petit emploi, dans votre palais, afin de pouvoir gagner honnêtement mon pain, en travaillant.<br />
Le roi le regarda, lui trouva l&#8217;air intelligent et dit au portier de le conduire au jardinier, qui trouverait à l&#8217;employer. Le jardinier l&#8217;employa à écheniller ses choux et à sarcler ses plates-bandes.<br />
Le roi venait souvent se promener dans ses jardins, et le faux filleul l&#8217;accompagnait parfois. Un jour, il dit en s&#8217;arrêtant devant un vieux puits :<br />
—  Voilà un puits qui est si profond que personne n&#8217;en a jamais pu atteindre le fond ; je voudrais bien pourtant en connaître la profondeur et savoir ce qu&#8217;il y a dedans.<br />
Le faux filleul, qui avait reconnu Efflam, crut trouver là une occasion de se débarrasser de lui, et il dit au roi :<br />
—  Ce jeune jardinier que voilà, mon parrain, &#8211; et il désignait Efflam, &#8211; a dit qu&#8217;il n&#8217;a pas peur de descendre au fond du puits ; mettez-le en demeure de tenir sa parole.<br />
Le roi appela Efflam et lui dit :<br />
—  Vous avez dit, mon garçon, que vous descendriez volontiers jusqu&#8217;au fond du puits ?<br />
—  Jamais je n&#8217;ai dit pareille chose, sire, répondit Efflam.<br />
—  Tu mens ! s&#8217;écria le faux filleul ; tu me l&#8217;as dit à moi-même.<br />
—  Alors, il faut que vous y descendiez, reprit le roi.<br />
On apporta tout ce qu&#8217;on put trouver de cordes, dans les écuries, les étables et ailleurs, on les attacha bout à bout, puis Efflam entra dans un grand panier auquel on attacha la corde, et on le descendit dans le puits. Il descendait, descendait, descendait toujours, dans une grande obscurité. Quand il eut ainsi descendu, pendant environ douze heures, il aperçut enfin une faible lumière, qui allait grandissant, à mesure qu&#8217;il descendait, et il finit par toucher terre et se trouva dans un beau jardin rempli de belles fleurs. Non loin de là, il aperçut un beau palais, devant lequel se promenait, seul, un vieillard à barbe blanche. Le vieillard s&#8217;avança vers lui et lui parla ainsi :<br />
—  Bonjour, mon fils. Je sais qui tu es et ce que tu viens chercher ici. Tu es le filleul du roi de France, et ton parrain t&#8217;envoie ici pour savoir ce qu&#8217;il y a au fond du puits par lequel tu es descendu.<br />
—  C&#8217;est vrai, grand-père, répondit Efflam, étonné.<br />
—  Je connais toute ton histoire, mon enfant, et je sais que le faux filleul du roi, qui a pris ta place à la cour, ne t&#8217;a fait descendre dans le puits que pour se débarrasser de toi, persuadé que tu n&#8217;en reviendrais pas. Mais, tu t&#8217;en retourneras, sain et sauf, et ses projets seront déjoués. Tu n&#8217;es pourtant pas encore au bout   de  tes peines et on t&#8217;imposera d&#8217;autres épreuves, toutes plus difficiles les unes que les autres. Prends ce sifflet (et il lui donna un petit sifflet d&#8217;argent), et, à chaque fois qu&#8217;on te commandera quelque travail difficile et au-dessus de tes forces, viens secrètement au puits, penche-toi sur l&#8217;ouverture et souffle dans ton sifflet, et aussitôt j&#8217;arriverai pour te tirer d&#8217;embarras, en te faisant connaître ce que tu devras faire. Quand tu retourneras là-haut, le roi te demandera ce que tu auras vu, au fond du puits ; tu lui répondras : &#8211; « C&#8217;est si beau, sire, qu&#8217;il m&#8217;est impossible de vous en donner une idée ; du reste, allez-y voir vous-même. »<br />
Remonte, à présent ; fais comme je t&#8217;ai recommandé, aie confiance en moi et tu triompheras de tout le mauvais vouloir et des pièges de tes ennemis.<br />
Efflam remercia le bon vieillard et lui fit ses adieux. Puis, il entra dans le panier, souffla dans son sifflet, pour donner à entendre qu&#8217;il voulait remonter, et on le hissa en haut.<br />
—  Eh bien ! mon garçon, qu&#8217;as-tu vu là-dedans ? lui démarra le roi, aussitôt après sa sortie du puits.<br />
—  C&#8217;est si beau, voyez-vous, sire, si beau, que je ne pourrais jamais vous en donner une idée, par des paroles ; il faut y aller voir vous-même.<br />
Le roi goûta peu le conseil et fit la moue ; le faux filleul parut moins satisfait encore.<br />
Quelques jours après, en se promenant dans le jardin, le roi s&#8217;arrêta à contempler le soleil, qui se couchait, et dit :<br />
—  Je voudrais bien savoir pourquoi le Soleil se montre à nous sous trois couleurs différentes, chaque jour : rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir ?<br />
Et le faux filleul s&#8217;empressa de lui répondre :<br />
—  Envoyez le jeune jardinier vers le Soleil, parrain, pour le lui demander.<br />
—  Tu as raison, mon filleul, je vais l&#8217;envoyer, pour voir.<br />
Et le vieux roi fit venir Efflam et lui dit :<br />
—  Il te faut, mon garçon, aller trouver le Soleil, chez lui, dans son palais, pour lui demander pourquoi il se montre à nous sous trois couleurs différentes, chaque jour, et tu me rapporteras sa réponse.<br />
—  Et comment voulez-vous, sire ?&#8230;<br />
—  Il faut que tu y ailles, et tout de suite, interrompit le roi, ou il n&#8217;y a que la mort pour toi.<br />
Le soir, après le coucher du Soleil, Efflam se rendit secrètement au puits du jardin, se pencha dessus, souffla dans son sifflet d&#8217;argent et le vieillard à barbe blanche monta aussitôt jusqu&#8217;à lui et lui demanda :<br />
— Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, mon enfant ?<br />
— Le roi m&#8217;a ordonné, sous peine de la mort, répondit Efflam, d&#8217;aller trouver le Soleil, dans son palais, et de lui demander pourquoi il se montre à nous, chaque jour, sous trois couleurs différentes.<br />
—  Eh bien ! mon enfant, dites au roi de vous donner, pour faire ce voyage, d&#8217;abord un carrosse attelé de trois beaux chevaux, puis, de l&#8217;or et de l&#8217;argent à discrétion. Vous vous mettrez alors en route, en vous dirigeant toujours vers le Levant, et ne craignez rien et ayez confiance en moi, et vous sortirez encore à votre honneur de cette épreuve.<br />
Le vieillard redescendit au fond de son puits, et Efflam alla trouver le roi, qui lui donna un beau carrosse, de beaux chevaux, de l&#8217;or et de l&#8217;argent à discrétion, et il partit alors pour se rendre au palais du Soleil. Il allait, il allait, se dirigeant toujours vers le Levant, tant et si bien qu&#8217;il arriva à une plaine immense, où il aperçut quelqu&#8217;un qui courait, courait en poussant des cris épouvantables.<br />
—  Où vas-tu, mon garçon ? lui demanda le coureur.<br />
—  Je vais trouver le Soleil, dans son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.<br />
—  Eh bien ! demande-lui aussi pourquoi il me retient ici, depuis deux cents ans, à courir dans cette plaine immense, sans m&#8217;accorder un moment de repos.<br />
—  Je le lui demanderai, répondit Efflam.<br />
—  Prends bien garde de ne pas le faire, ou je ne te laisserai pas passer<br />
—  Je le ferai, assurément.<br />
—  Passe, alors.<br />
Et le coureur continua sa course et Efflam passa.<br />
Plus loin, aux deux côtés d&#8217;un chemin étroit et profond, par où il lui fallait passer, il vit deux vieux chênes qui se choquaient si rudement et se battaient avec tant de fureur, qu&#8217;il en jaillissait à tout moment des éclats. Comment passer par là, sans être broyé entre les deux arbres ?<br />
—   Où vas-tu, mon garçon ? lui demandèrent les chênes.<br />
Efflam fut bien étonné d&#8217;entendre des arbres lui parler, comme des hommes.<br />
—   Comment ! dans ce pays-ci, les arbres parlent donc ? leur dit-il.<br />
—   Oui, mais, dis-nous vite où tu vas.<br />
—  Je vais trouver le Soleil, en son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.<br />
—  Eh  bien !   demande-lui aussi pourquoi   il nous  retient ici,  depuis trois cents ans, à nous battre de la sorte, sans un moment de repos ?<br />
—  Je le lui demanderai volontiers.<br />
— Alors, nous ne te ferons pas de mal et tu peux passer.<br />
Et Efflam passa sans mal, et les deux arbres se remirent à se battre, de plus belle.<br />
Un peu plus loin, il se trouva au bord d&#8217;un bras de mer, et il aperçut là un homme tout nu qui se jetait dans l&#8217;eau, du haut d&#8217;un rocher, puis, il en sortait pour s&#8217;y jeter de nouveau, et cela sans discontinuer.<br />
—   Où vas-tu ainsi, mon garçon ? demanda cet homme à Efflam, dès qu&#8217;il le vit.<br />
—  Je vais trouver le Soleil, dans son palais, pour lui demander pourquoi il est rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir.<br />
—  Eh bien ! demande-lui aussi pourquoi il me retient ici, depuis cinq cents ans, à faire le métier que tu as vu, et je te ferai passer l&#8217;eau.<br />
—  Je le lui demanderai volontiers.<br />
—  Monte sur mon dos, alors, et je vais te faire passer l&#8217;eau.<br />
Et Efflam monta sur son dos et fut déposé, sain et sauf, sur le rivage opposé. Il continua sa route et arriva bientôt devant le palais du Soleil. C&#8217;était le soir, de sorte qu&#8217;il n&#8217;en fut pas aveuglé, mais ébloui seulement. Il entra dans la cuisine du château, dont il trouva la porte ouverte, et vit une vieille femme, aux dents longues comme le bras, qui préparait de la bouillie d&#8217;avoine, dans un énorme bassin. C&#8217;était la mère du Soleil.<br />
—  Bonjour, grand&#8217;mère, lui dit-il.<br />
La vieille tourna la tête et resta tout ébahie, à la vue du jeune homme.<br />
—  N&#8217;est-ce pas ici que demeure le Soleil ? lui demanda Efflam.<br />
—  Si vraiment, répondit-elle.<br />
—  Je voudrais bien lui parler, si c&#8217;est possible, grand&#8217;mère.<br />
—   Qu&#8217;as-tu donc à lui dire ?<br />
Efflam lui fit connaître l&#8217;objet de son voyage et ses infortunes, si bien que la vieille s&#8217;intéressa à lui et lui dit :<br />
—  Mais, mon pauvre enfant, je te plains d&#8217;être venu jusqu&#8217;ici. Quand mon fils rentrera, tout à l&#8217;heure, il aura grand&#8217;faim, comme toujours, et, dès qu&#8217;il te verra, il se jettera sur toi et t&#8217;avalera d&#8217;une bouchée. Tu ferais donc bien de t&#8217;en aller, au plus vite.<br />
—  Jésus mon Dieu ! s&#8217;écria Efflam, effrayé. Puis, après avoir réfléchi :<br />
—  Après tout, grand-mère, être mangé par votre fils ou mis à mort par le roi de France, il  m&#8217;importe  peu ;  je veux donc  rester, et si vous voulez bien me prendre sous votre protection&#8230;<br />
— Tu m&#8217;intéresses beaucoup, reprit la vieille ; reste donc, et si mon fils essaye de te faire du mal, je lui caresserai les épaules avec le bâton que voici.<br />
Et elle lui montra le gros bâton avec lequel elle mêlait sa bouillie. Puis, elle cacha Efflam dans un coin de la salle, parmi un tas de fagots. Son fils rentra aussitôt en criant :<br />
—  J&#8217;ai faim, mère ; j&#8217;ai grand&#8217;faim ! je meurs de faim ! Donnez-moi vite à manger !<br />
—  Oui, mon fils, je vous ai préparé de la bonne bouillie d&#8217;avoine ; je vais vous la servir, à l&#8217;instant.<br />
Mais, il se mit à humer l&#8217;air et dit :<br />
—  Je sens odeur de chrétien ! Il y a un chrétien par ici, mère !&#8230;<br />
—  Vous rêvez toujours de chrétiens à dévorer, lui répondit la vieille ; mangez votre bouillie et tenez-vous tranquille.<br />
—  Non ! non ! Il y a un chrétien ici, et je veux le manger !<br />
—  Eh bien ! oui, il y en a un ; mon neveu, le plus jeune fils de mon frère, qui est venu me voir, et vous ne lui ferez pas de mal, j&#8217;espère, ou gare à mon bâton !<br />
Et elle lui montra du doigt son bâton, qu&#8217;elle avait déposé au coin du foyer ; puis, elle fit sortir Efflam de sa cachette, et le présenta, à son fils.<br />
— Le voilà, ton.cousin, et si tu lui fais le moindre mal, gare au bâton, te dis-je !<br />
Le Soleil courba la tête et dit :<br />
—  Si c&#8217;est un cousin, mère, je ne lui ferai pas de mal.<br />
Et il se radoucit, soupa gloutonnement ; après quoi, il demanda à Efflam quel était l&#8217;objet de sa visite, et s&#8217;il pouvait lui être utile en quelque chose. Efflam répondit :<br />
—  Le roi de France, cousin, m&#8217;envoie vous demander pourquoi vous revêtez, chaque jour, trois couleurs différentes, rose, le matin, blanc, à midi, et rouge, le soir, quand vous vous couchez ? Et il me faut lui rapporter votre réponse, sinon il me fera mourir.<br />
—  Je veux bien te dire cela, puisque tu es mon cousin, et pour que le roi de France ne te fasse pas mourir. Tu diras donc au roi de France que je suis rose, le matin, par l&#8217;effet de l&#8217;éclat de la princesse Enchantée (l&#8217;Aurore), qui, tous les matins, se tient à la fenêtre de son palais, pour me voir passer, à mesure que je monte sur l&#8217;horizon. A midi, je me dépouillé de ces teintes rosées et je deviens blanc et d&#8217;une ardeur dévorante ; mais, le soir, j&#8217;arrive au terme de ma course journalière,  affaibli, rouge de fatigue et épuisé. Voilà, cousin, ce que tu peux dire au roi de France.<br />
— Je vous remercie bien, cousin ; mais, avant de partir, je voudrais savoir encore pourquoi vous tourmentez si cruellement, depuis deux cents ans, un pauvre homme que j&#8217;ai rencontré sur ma route, courant et criant, sur une immense plaine, sans jamais se reposer ?<br />
—  Oui, je te le dirai volontiers : je retiens cet homme-là à faire pénitence, et il y restera aussi longtemps que le monde existera. Mais, ne lui dis cela qu&#8217;après que tu auras franchi la plaine, car autrement, il ne te laisserait pas passer <sup><em><a href="#note4">(4)</a><a name="texte4"></a></em></sup>.<br />
— Je ne lui dirai rien, avant d&#8217;avoir franchi la plaine, mais, dites-moi encore, je vous prie, pourquoi deux arbres que j&#8217;ai vus se battant, plus loin, des deux côtés d&#8217;un chemin creux, se maltraitent si cruellement, depuis trois cents ans ?<br />
—  Je te le dirai encore : ce sont deux époux qui se disputaient et se battaient constamment, quand ils vivaient ensemble, et, pour les : punir, je veux qu&#8217;ils continuent de se battre, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;ils aient écrasé un homme entre eux ; mais, cela durera encore, sans doute, plusieurs milliers d&#8217;années, car il ne passe pas un homme tous les mille ans par là. Ne leur dis cela que quand tu auras passé, autrement, tu serais leur victime et ils seraient délivrés. Et à présent, je te dis adieu, car il est grand temps que je commence ma course journalière et l&#8217;on m&#8217;attend déjà avec impatience.<br />
—  Encore une question, cousin ; ce sera la dernière.<br />
—  Parle vite, alors, car je suis déjà en retard.<br />
—  Et l&#8217;homme que j&#8217;ai rencontré ensuite, au bord de la mer, non loin d&#8217;ici, et que vous retenez là en peine, depuis cinq cents ans ?<br />
—  Celui-là aussi expie ses péchés et ses fautes, et il restera là jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un autre prenne sa place. Mais, ne lui dis pas cela, avant qu&#8217;il t&#8217;ait remis de l&#8217;autre côté de l&#8217;eau, autrement, il ne te ferait pas passer. Mais, adieu, et pas un mot de plus, car je suis en retard, et l&#8217;on m&#8217;attend avec impatience.<br />
Et le Soleil partit pour sa course journalière. Efflam prit congé de la vieille et partit aussitôt pour s&#8217;en retourner à Paris. Il fit connaître les réponses du Soleil à ceux qu&#8217;elles intéressaient, sur son passage, et il arriva sans encombre à Paris.<br />
—  Eh bien ! lui demanda le roi, aussitôt qu&#8217;il le vit, as-tu  accompli heureusement ton voyage et m&#8217;apportes-tu la réponse du Soleil ?<br />
—  Oui, sire, mon voyage s&#8217;est accompli heureusement et je vous apporte la réponse du Soleil.<br />
—  Alors, fais-la-moi connaître, bien vite.<br />
Et Efflam lui fit connaître la réponse du Soleil. A partir de ce moment, le vieux roi ne rêvait et ne parlait plus que de la Princesse au Palais-Enchanté. Il en perdait la tête et devint sérieusement malade. Le faux filleul lui dit encore, un jour :<br />
— Vous devriez, sire, ordonner au jeune jardinier de vous aller quérir la Princesse du Palais-Enchanté ; il n&#8217;y a que sa présence qui puisse vous rendre la santé et votre gaieté et vos forces d&#8217;autrefois.<br />
—  Tu as raison, répondit le vieux roi ; fais appeler le jeune jardinier.<br />
Et Efflam fut introduit de nouveau devant le roi, qui lui ordonna, sous peine de la mort, de lui amener la Princesse du Palais-Enchanté.<br />
La nuit venue, Efflam se rendit encore au vieux puits du jardin, souffla dans son sifflet d&#8217;argent et le vieillard à la barbe blanche remonta aussitôt et lui demanda :<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, mon ami ?<br />
—  Le roi m&#8217;a ordonné, sous peine de la mort, de lui amener la Princesse du Palais-Enchanté.<br />
— Eh bien ! allez trouver le roi et dites-lui qu&#8217;il faut qu&#8217;il vous donne d&#8217;abord un beau carrosse, pour mettre la Princesse, puis les douze plus beaux chevaux de ses écuries pour les atteler au carrosse. Vous lui demanderez encore de l&#8217;or et de l&#8217;argent à discrétion, et de plus douze mulets, dont quatre chargés de viande de mouton, quatre chargés de lard, et les quatre autres chargés de blé ;  car vous aurez besoin de tout cela.<br />
Efflam remercia le vieillard et alla trouver le roi, qui lui fit donner tout ce qu&#8217;il lui fallait. 11 se mit alors en route, et il marcha et marcha, tant et si bien qu&#8217;il arriva dans le royaume des Lions. Des lions affamés, la gueule béante, accoururent à lui, de tous côtés, prêts à le dévorer. Il s&#8217;empressa de leur distribuer la charge des quatre mulets qui portaient de la viande de mouton. Ils dévorèrent la viande et les quatre mulets avec. Alors, un lion, le plus grand et le plus beau de tous, s&#8217;avança vers Efflam et lui parla ainsi :<br />
— Nous allions tous mourir de faim, et tu nous as sauvé la vie ; mais, je te revaudrai cela. Tiens, prends cette trompette, et si jamais tu as besoin de moi et des miens, en quelque lieu que tu sois, souffle dedans et nous arriverons aussitôt.<br />
—  Merci bien, sire, répondit Efflam, en prenant la trompette ; et il se remit en route avec les huit mulets qui lui restaient.<br />
Il arriva alors dans le royaume des Ronfles <sup><em><a href="#note5">(5)</a><a name="texte5"></a></em></sup> et ces monstres accoururent aussi à lui pour le dévorer. Mais, il se hâta de leur distribuer le lard dont étaient chargés quatre de ses mulets, et ils dévorèrent le lard, puis, les quatre mulets qui le portaient ; après quoi, le roi des Ronfles dit aussi à Efflam :<br />
—  Je suis le roi des Ronfles, si jamais tu as besoin de moi ou des miens, souffle dans cette trompe (et il lui présenta une trompe), et en quelque lieu que tu te trouves, nous arriverons aussitôt.<br />
Efflam prit la trompe, remercia le roi des Ronfles et se remit en route avec les quatre mulets qui lui restaient.<br />
Il arriva alors dans le royaume des Fourmis, et se vit en un instant environné de fourmis grandes comme des chats, au point de ne pouvoir avancer. Il se hâta de vider ses sacs de blé, pour ne pas être dévoré par elles, car elles aussi paraissaient affamées, et quand elles eurent mangé le blé, ce qui fut bientôt fait, avec les quatre mulets qui le portaient, la reine des Fourmis s&#8217;avança vers lui et lui parla de la sorte :<br />
—  Nous te devons la vie, car nous allions toutes mourir de faim, tant est grande la famine qui règne chez nous. Mais, je te revaudrai ce service. Prends ce petit sifflet d&#8217;ivoire, et, quand tu auras besoin de moi et des miens, souffle dedans, et nous arriverons aussitôt, en quelque lieu que tu sois.<br />
Efflam prit le sifflet, remercia la reine des Fourmis et se remit en route, seul à présent, puisque ses douze mulets avaient été dévorés par les lions, les ogres et les fourmis. Il arriva, peu après, devant le Palais-Enchanté. C&#8217;était un palais magnifique au delà de tout ce qu&#8217;on peut dire. Il frappa à la porte. On lui ouvrit et il dit au portier :<br />
—  Je voudrais parler à votre maîtresse.<br />
Le portier le conduisit devant une jeune fille d&#8217;une grande beauté. Il en fut tellement ébloui, qu&#8217;il resta la bouche ouverte à la regarder, sans rien dire. Enfin, quand il put parler, il lui fit connaître le sujet de sa visite.<br />
— Je vous suivrai, répondit la princesse, mais, seulement quand vous aurez accompli quelques travaux par lesquels je veux vous éprouver. Ainsi, il vous faudra d&#8217;abord passer une nuit avec mon lion, dans sa cage, avec une tourte de pain pour lui donner à manger.<br />
—  J&#8217;essaierai, princesse, répondit Efflam, fort peu rassuré, mais n&#8217;en faisant rien paraître.<br />
La nuit venue, on lui donna une tourte de pain et on l&#8217;enferma dans la cage du lion.<br />
— Donne-moi de ton pain, lui dit le lion.<br />
Et avec son couteau il coupa un morceau de la tourte et le jeta au lion, qui l&#8217;avala d&#8217;une bouchée et dit :<br />
—  Donne-moi encore de ton pain.<br />
Efflam lui jeta un second morceau, puis, un troisième, un quatrième, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il ne lui en restât plus.<br />
—  A présent, il va me dévorer, pour sûr, pensait-il. Mais, il se souvint en ce moment que le roi des Lions lui avait promis de venir à son secours, et lui avait donné une trompette pour l&#8217;appeler. Il se hâta de souffler dans sa trompette et le roi des Lions accourut aussitôt, comme un ouragan, et mit en pièces le lion de la princesse.<br />
Le lendemain matin, Efflam sortit sain et sauf de la cage et se présenta devant la princesse, étonnée de le voir encore en vie, et lui dit :<br />
—  J&#8217;ai passé la nuit avec votre lion, dans sa cage, et me voici ; viendrez-vous à présent avec moi, princesse ?<br />
—  Oui, répondit-elle, quand vous aurez passé une autre nuit avec mon Ronfle, dans son antre.<br />
La nuit venue, on le conduisit à l&#8217;antre du Ronfle et on l&#8217;y enferma avec le monstre. Celui-ci se précipita sur lui, pour le dévorer. Mais, il eut le temps de souffler dans sa trompe, et le roi des Ronfles arriva aussitôt, comme un ouragan, et mit en pièces le Ronfle de la princesse.<br />
Le lendemain matin, Efflam se présenta encore devant la princesse, de plus en plus étonnée de le revoir en vie, et lui dit :<br />
—  J&#8217;espère que vous voudrez bien m&#8217;accompagner, à présent, princesse ?<br />
—  J&#8217;ai une dernière épreuve à vous proposer, avant de vous suivre, répondit-elle ; j&#8217;ai là, dans mon grenier, un grand tas de grains, de trois sortes mélangées, froment, orge et seigle, et il vous faudra le trier et mettre chaque sorte de grain dans un tas à part, sans commettre l&#8217;erreur d&#8217;un seul grain, et cela avant le lever du soleil, demain matin.<br />
La nuit venue, Efflam monta au grenier, pommer le grain. Il n&#8217;avait d&#8217;autre lumière que la clarté de la lune, pénétrant par une lucarne. Son embarras était grand. Heureusement qu&#8217;il se souvint des offres de service de la reine des Fourmis. Il souffla dans le sifflet d&#8217;ivoire qu&#8217;elle lui avait donné, et aussitôt les fourmis arrivèrent par millions. Et les voilà de se mettre à l&#8217;ouvrage, sans perdre de temps. Elles firent tant et si bien que, pour l&#8217;heure dite, chaque sorte de grain avait été mise dans un tas à part, sans le moindre mélange.<br />
Au lever du soleil, Efflam se présenta encore devant la princesse et lui dit :<br />
— Pour le coup, princesse, vous viendrez avec moi, n&#8217;est-ce pas ?<br />
— Le travail est-il fait ? demanda-t-elle.<br />
— Le travail est fait, répondit Efflam, tranquillement.<br />
—  Il faut que je voie cela.<br />
Et elle monta au grenier, examina les trois tas de grains, en prit dans sa main, à plusieurs reprises, et ne trouva rien à redire ; ce qui l&#8217;étonna fort.<br />
—  Qu&#8217;en dites-vous, princesse, est-ce bien ? lui demanda Efflam.<br />
—  C&#8217;est parfait, répondit-elle.<br />
—  Et vous allez venir avec moi, à présent ?<br />
—  Ce n&#8217;est pas moi qui suis la Princesse au Palais-Enchanté, répondit-elle ; mais, je vais vous faire conduire à un autre palais, plus beau que le mien, non loin d&#8217;ici, et là, on vous donnera de ses nouvelles.<br />
Efflam partit donc pour l&#8217;autre palais, sous la conduite d&#8217;un guide qu&#8217;on lui donna. Là, il trouva une autre princesse, plus belle que la première, et la salua en ces termes :</p>
<blockquote><p>Salut, belle Princesse<br />
Du Palais-Enchanté !</p></blockquote>
<p>Et la Princesse lui répondit :</p>
<blockquote><p>Excusez, ma maîtresse<br />
Est de l&#8217;autre côté.</p></blockquote>
<p>Et elle lui ouvrit la porte d&#8217;une chambre, où il vit une autre princesse, plus belle que les deux premières, et qu&#8217;il salua en ces termes :</p>
<blockquote><p>Salut, belle Princesse<br />
Du Palais-Enchanté !</p></blockquote>
<p>Et celle-ci lui répondit comme l&#8217;autre :</p>
<blockquote><p>Excusez, ma maîtresse<br />
Est de l&#8217;autre côté.</p></blockquote>
<p>Et elle l&#8217;introduisit aussi dans une troisième chambre, où il salua en ces termes une autre princesse, bien plus belle que les précédentes :</p>
<blockquote><p>Salut, belle Princesse<br />
Du Palais-Enchanté !</p></blockquote>
<p>Et elle lui répondit :</p>
<blockquote><p>Salut, Prince plein de jeunesse<br />
Et de courage et de bonté !</p></blockquote>
<p>— Voulez-vous venir avec moi à la cour du roi de France ?<br />
—  Je vous suivrai volontiers où vous voudrez.<br />
Et ils partirent aussitôt, dans un beau carrosse doré, attelé de beaux coursiers ailés, qui s&#8217;élevèrent en l&#8217;air et ne furent pas longtemps pour se rendre à Paris.<br />
Le vieux roi fut tellement ébloui et charmé par la beauté de la Princesse, qu&#8217;il se sentit tout ragaillardi et voulut l&#8217;épouser sur-le-champ.<br />
—  Doucement, sire, lui dit-elle ; si vous n&#8217;aviez que vingt ou vingt-cinq ans, à la bonne heure ; mais, vieux et caduc comme vous l&#8217;êtes, ce serait folie à moi de vous épouser.<br />
Et voilà le roi inconsolable.<br />
—  N&#8217;existe-t-il donc aucun moyen de me rendre ma jeunesse passée ? demanda-t-il à la Princesse.<br />
—  Il y en aurait bien un, répondit-elle, mais, je ne sais si vous consentiriez à tenter l&#8217;épreuve.<br />
—  Quel est-il ? Je veux le tenter, quel qu&#8217;il soit ; dites, vite !<br />
—  Il faudra d&#8217;abord vous faire mourir ; puis, avec une eau merveilleuse que je possède, je vous rappellerai à la vie et vous rendrai votre vigueur et votre beauté de vingt ans.<br />
—  Faites, faites vite !&#8230;<br />
Et le vieux roi se laissa égorger, sans hésiter. Mais, la princesse dit alors à Efflam :<br />
—  Puisque le voilà mort, qu&#8217;il reste mort, et que celui qui a eu toute la peine reçoive aussi la récompense.<br />
Et elle mit sa main dans la main d&#8217;Efflam. Puis, elle dit encore, en montrant du doigt le faux filleul, tout pâle et près de crever de dépit :<br />
—  Quant à ce démon, qu&#8217;on fasse chauffer un four à blanc, et qu&#8217;on l&#8217;y jette tout vif !<br />
Ce qui fut fait.<br />
On célébra alors les noces d&#8217;Efflam et de la Princesse du Palais-Enchanté, et il y eut, à cette occasion, pendant huit jours pleins, de grands festins et les plus belles fêtes du monde <sup><em><a href="#note6">(6)</a><a name="texte6"></a></em></sup>.<br />
<br />Conté par Marguerite Philippe, à Plouaret, Novembre 1869.</p>
<p>&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Nom de femme autrefois très commun en Basse-Bretagne et aujourd&#8217;hui disparu.<br />
<a name="note2"></a><a href="#texte2">(2)</a> Ceci est un trait de mœurs introduit arbitrairement par ma conteuse, et faisant allusion à la vie simple et patriarcale de nos anciens curés de campagne d&#8217;autrefois.<br />
<a name="note3"></a><a href="#texte3">(3)</a> Tout   ce  début  jusqu&#8217;ici  semble  appartenir  à  un autre type que le reste du conte.<br />
<a name="note4"></a><a href="#texte4">(4)</a> Le motif de la punition manque ici ; c&#8217;est une lacune ou un oubli de ma conteuse. Voir à ce sujet les contes du cycle précédent, Voyages vers le Soleil.<br />
<a name="note5"></a><a href="#texte5">(5)</a> Ronfle est le nom breton qui signifie Ogre.<br />
<a name="note6"></a><a href="#texte6">(6)</a> Ce conte est altéré et mélangé et peut aussi bien appartenir au cycle des Voyages vers le Soleil qu&#8217;à celui de la Recherche de la Princesse aux Cheveux d&#8217;Or.</span><br />&nbsp;<br />&nbsp;
<p class="pdf"><a href="/download/princesse-palais-enchante.zip" title="Fichier zip contenant La Princesse Du Palais-Enchanté au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>L&#8217;Homme-Marmite</title>
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		<pubDate>Fri, 12 Sep 2008 02:39:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[D. Courtney &#038; J. Brunet101 noeuds celtiques D. Courtney &#038; J. Brunet101 Croix celtiques Yvonick NeumagerBretagne : Entre terre et mer Il y avait un bonhomme qui avait trois filles. Ils tenaient une petite ferme, et ils en vivaient pauvrement. Les filles allaient, tous les jours, travailler aux champs, et leur père, devenu trop vieux, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2702905005?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2702905005"><img src="/img/51AXZ7QFWNL._SL160_.jpg" width="150" height="160" alt="101 noeuds celtiques" />
<p>D. Courtney &#038; J. Brunet<br />101 noeuds celtiques</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2702905005" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
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<p>D. Courtney &#038; J. Brunet<br />101 Croix celtiques</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2702905013" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2354010354?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2354010354"><img src="/img/41DFP3tGfOL._SL160_.jpg" width="108" height="160" alt="Bretagne : Entre terre et mer" />
<p>Yvonick Neumager<br />Bretagne : Entre terre et mer</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2354010354" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait un bonhomme</strong> qui avait trois filles. Ils tenaient une petite ferme, et ils en vivaient pauvrement. Les filles allaient, tous les jours, travailler aux champs, et leur père, devenu trop vieux, restait à la maison et prenait soin des bestiaux. Mais, il allait tous les jours voir ses filles, aux champs, un moment ou l&#8217;autre. Un jour qu&#8217;il revenait de les voir, il rencontra en son chemin un beau seigneur bien mis ; il n&#8217;y avait qu&#8217;une chose à redire : c&#8217;est qu&#8217;il avait le derrière dans une marmite.<br />
—   Bonjour, compère, dit le seigneur au vieillard.<br />
—  Et à vous pareillement, Monseigneur,  répondit le paysan.<br />
—  Voulez-vous me donner une de vos filles en mariage ?<br />
—  Oui sûrement, si elles sont contentes.<br />
—  Eh bien ! allez leur dire de venir me parler.<br />
Et le bonhomme retourna au champ, et se mit à appeler ses trois filles :<br />
—  Marie, Jeanne, Marguerite, accourez vite ! Les jeunes filles accoururent et demandèrent :<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il donc, père ?<br />
—  Il y a là-bas, sur la route, un beau seigneur qui veut se marier à une de vous !<br />
Et les jeunes filles de s&#8217;empresser à qui arriverait la première. Mais, quand elles virent le seigneur inconnu, avec son derrière dans la marmite<span id="more-82"></span> :<br />
—  C&#8217;est ça ! dirent-elles ; et qui donc voudrait d&#8217;un pareil mari ?<br />
—  Ce ne sera toujours pas moi, dit l&#8217;aînée.<br />
—  Ni moi, dit la seconde, sa marmite fût-elle d&#8217;or !<br />
—  Il faut pourtant qu&#8217;une de vous trois consente à me prendre, dit le seigneur, ou votre père ne s&#8217;en retournera pas en vie à la maison.<br />
—  Je vous prendrai, Monseigneur, dit la plus jeune, qui jusqu&#8217;alors n&#8217;avait pas parlé, car je ne veux pas qu&#8217;il arrive de mal à notre père.<br />
Et on fixa tout de suite le jour des noces.<br />
Quand le jour convenu fut arrivé, il vint beaucoup d&#8217;invités. Les deux fiancés étaient seuls dans un beau carrosse, pour aller à l&#8217;église. Quand la jeune fiancée en descendit, elle était si belle, si parée, que ses parents ne la reconnaissaient pas ; elle était couverte d&#8217;or et de perles. Le fiancé descendit aussi ; mais, il avait toujours le derrière dans sa marmite.<br />
Ils pénétrèrent dans l&#8217;église, et, arrivés aux balustres du chœur, le fiancé sortit les pieds de sa marmite ; mais son derrière y restait toujours.<br />
Il y eut des noces magnifiques, des festins tous les jours, des jeux et des danses, pendant huit jours.<br />
Au bout de ce temps, le nouveau marié demanda à son beau-père s&#8217;il ne connaissait pas son seigneur.<br />
— Non sûrement, je ne le connais pas, répondit-il ; chaque année, à la Saint-Michel, je paie à son receveur, à Guingamp ; mais, lui, je ne l&#8217;ai jamais vu.<br />
— Eh bien ! c&#8217;est moi qui suis votre seigneur. Je vous donne cette ferme, à vous et à vos deux autres filles, et ne vous inquiétez pas de celle que j&#8217;emmène avec moi, car elle ne manquera de rien. Puis, il monta dans son carrosse doré, et partit en emmenant sa femme.<br />
Si le vieux fermier se trouvait dans la gêne, auparavant, à présent, tout allait bien. Aussi, les prétendants ne manquaient pas à ses filles, aux pardons et aux aires-neuves. L&#8217;une d&#8217;elles se maria, peu après.<br />
— Une de vos sœurs vient de se fiancer, dit un jour l&#8217;homme à la marmite à sa femme ; vous irez seule à la noce. On vous demandera de mes nouvelles ; mais, gardez-vous bien de dire que, la nuit, je quitte ma marmite, car, si vous le dites, ce sera pour votre malheur et le mien aussi. Bien qu&#8217;absent, si vous le dites, je le saurai tout de suite. Vous irez dans mon carrosse doré, qui sera attelé d&#8217;une cavale qui jette le feu par ses narines, et dont le dos ressemble à une lame de couteau ; et c&#8217;est sur le dos de cette cavale qu&#8217;il vous faudra vous en retourner, si vous révélez mon secret.<br />
La jeune femme promit d&#8217;être bien discrète, puis elle monta dans son carrosse doré et se rendit à la noce de sa sœur. Elle était si parée, si belle, qu&#8217;il n&#8217;y avait là aucune femme qui pût lui être comparée, si bien que toutes étaient jalouses d&#8217;elle.<br />
Quand le repas fut terminé, une vieille tante, qui avait bu une petite goutte de trop, vint à elle et lui dit :<br />
— Dieu, ma nièce, comme vous êtes belle et jolie ! Asseyez-vous à côté de moi, pour boire un coup de vin vieux, et parlez-moi de votre ménage. Et votre mari, comment se porte-t-il ?<br />
—  Il se porte bien, ma tante, et je vous remercie.<br />
—  Et pourquoi donc n&#8217;est-il pas venu à la noce ? J&#8217;aurais eu bien du plaisir à le revoir et à causer avec lui. Dites-moi, mon enfant, est-ce qu&#8217;il ne sort jamais de sa marmite ?<br />
—  Non, ma tante, jamais.<br />
—  Eh bien ! ma pauvre enfant, je vous plains alors, malgré tout ; avoir un mari qui a toujours le derrière dans une marmite, ce n&#8217;est vraiment pas agréable ; mais, la nuit, est-ce qu&#8217;il couche aussi avec sa marmite ?<br />
—   Oh ! non, la nuit, au moment de se mettre au lit, il en sort.<br />
Et aussitôt voilà la vieille tante d&#8217;aller le conter à tout le monde.<br />
Le lendemain matin, arriva un domestique de l&#8217;homme à la marmite, qui dit à la jeune femme qu&#8217;il fallait revenir à la maison, sur-le-champ ; c&#8217;était l&#8217;ordre de son mari.<br />
Alors, elle fut saisie de crainte, et se dit à elle-même : — J&#8217;ai commis une faute !<br />
Elle suivit le domestique. Quand elle arriva à la porte de la cour, elle s&#8217;évanouit, en voyant qu&#8217;il n&#8217;y avait pas de carrosse, pour la ramener, mais seulement la cavale maigre dont le dos ressemblait à une lame de couteau.<br />
—  Montez sur cette cavale, lui dit le domestique.<br />
—  Non, je préfère marcher, répondit-elle. Mais, le domestique la mit de force sur la cavale ; puis, ils partirent au galop.<br />
Quand elle arriva au château de son mari, elle fut mal reçue de tout le monde.<br />
—  Te voilà donc, charogne, femme du diable ! lui disaient les valets et les servantes ; quand tu seras accouchée (elle était enceinte), tu seras mise à mort comme une chienne !<br />
Le seigneur aussi était bien en colère.<br />
—  Ah ! malheureuse femme, langue d&#8217;enfer ! lui dit-il. Tu m&#8217;as perdu, et tu t&#8217;es perdue toi-même ! Je n&#8217;avais plus qu&#8217;un an à rester dans ma marmite, et à présent, il m&#8217;y faudra rester encore six cents ans !<br />
La pauvre femme était désolée et pleurait et criait :<br />
—  Ramenez-moi chez mon père !<br />
—  Si votre douleur est vraie, dit son mari, et si vous faites exactement ce que je vous dirai, vous pouvez me sauver encore.<br />
—   Oh ! demandez ce que vous voudrez, il n&#8217;est rien au monde que je ne sois prête à faire pour vous.<br />
— Écoutez-moi  bien, alors : il vous faut,  à présent, vous mettre toute nue,  puis aller vous agenouiller sur les marches de la croix du carrefour. A peine serez-vous là, qu&#8217;il pleuvra, il ventera et  tonnera,  d&#8217;une façon effrayante ; mais, n&#8217;ayez pas peur et restez, malgré tout,  à genoux sur les marches de la croix. Alors,  arrivera au galop rouge un  cheval blanc, hennissant et faisant grand bruit. Ne vous en effrayez pas : il s&#8217;arrêtera un moment auprès de vous. Frappez de la main sur son front et dites : — Seras-tu époux ? Alors, il s&#8217;en ira, et un taureau viendra aussitôt, mugissant et faisant un tel vacarme, que la terre en tremblera. Ne vous effrayez pas davantage ; frappez-lui un petit coup sur le front  et dites : — Seras-tu frère ? Aussitôt,   il partira aussi, et sera remplacé par une vache noire, qui fera plus de bruit et de vacarme que le cheval blanc et le taureau ensemble. Mais,  ne vous effrayez toujours pas ; elle s&#8217;arrêtera, comme les autres, un moment auprès de vous et vous lui frapperez un petit coup de la main sur le front,  en disant : — Seras-tu mère ?<br />
Si vous avez assez de courage pour faire tout cela, alors vous pourrez encore me délivrer, et vous serez sauvée vous-même.<br />
— Je le ferai ! répondit la jeune femme.<br />
Et elle se mit toute nue, elle alla s&#8217;agenouiller sur les marches de la croix du carrefour, et, au même moment, la pluie, le vent, le tonnerre, se déchaînèrent et firent rage. C&#8217;était effrayant ! Bientôt arriva un cheval blanc, au triple galop, et en hennissant. Il s&#8217;arrêta devant la croix : la jeune femme frappa un petit coup avec la main sur son front, et dit : — Seras-tu époux ? Et le cheval partit. Un taureau arriva après lui, avec un vacarme terrible. Il s&#8217;arrêta aussi devant la croix, et la jeune femme lui frappa sur le front, en disant : — Seras-tu frère ? et il partit aussitôt.<br />
La pluie, le vent, le tonnerre, les éclairs allaient toujours croissant. La vache noire arriva alors, en beuglant et en faisant un vacarme d&#8217;enfer ; la terre en tremblait. — Seras-tu mère ? dit la jeune femme, en lui frappant un petit coup sur le front ; et elle partit aussi, comme le cheval blanc et le taureau.<br />
Alors, la pluie, le vent et le tonnerre cessèrent et le ciel devint clair et serein. Un carrosse doré descendit du ciel, auprès de la jeune femme. Son mari en sortit, lui donna des vêtements pour s&#8217;habiller, et ils se jetèrent dans les bras l&#8217;un de l&#8217;autre, en pleurant de joie.<br />
— Tu nous a délivrés, moi, mon frère et ma mère, s&#8217;écria l&#8217;homme à la marmite, car le cheval blanc, c&#8217;était moi ; le taureau, c&#8217;était mon frère, et la vache noire, ma mère ! Tous les trois nous étions retenus sous un charme, depuis bien longtemps ; mais, nos peines sont maintenant terminées, et je n&#8217;irai plus dans ma marmite. Mon frère possède un château d&#8217;or, et il vous le donne, pour vous remercier de ce que vous avez fait pour nous, et nous y vivrons, à présent, heureux et tranquilles.<br />
Alors, il y eut un beau banquet,  vous pouvez bien le croire !<br />
Si j&#8217;avais pu m&#8217;y trouver aussi, j&#8217;aurais mieux soupe, je pense, que je ne le fais à la maison, où j&#8217;ai pour régal  ordinaire des patates frites avec des pommes de terre <sup><em>(1)</em></sup> !</p>
<p>Conté par Barba Tassel, à Plouaret. — Décembre 1868. </p>
<p><span class="footnote">(1) Patates et pommes de terre, c&#8217;est la même chose.</span></p>
<p class="pdf"><a href="/download/homme-marmite.zip" title="Fichier zip contenant L'Homme-Marmite au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>La  Truie  Sauvage</title>
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		<pubDate>Thu, 11 Sep 2008 21:41:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Animaux fantastiques]]></category>
		<category><![CDATA[Métamorphoses]]></category>
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		<description><![CDATA[CollectifL&#8217;Encyclopédie du Merveilleux :Du bestiaire fantastique G. Martin-ChauffierLe Roman de la Bretagne Raymonde ReznikovLes Celtes et le druidisme Un jeune seigneur, étant un jour à la chasse, dans un grand bois, non loin de son château, rencontra une truie sauvage. Il la coucha en joue, et il allait faire feu, lorsqu&#8217;il fut bien étonné de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/284228254X?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=284228254X"><img src="/img/61V8XWVQ42L._SL160_.jpg" width="129" height="160" alt="L'Encyclopédie du Merveilleux : Du bestiaire fantastique " />
<p>Collectif<br />L&#8217;Encyclopédie du Merveilleux :<br />Du bestiaire fantastique</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=284228254X" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
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<p>G. Martin-Chauffier<br />Le Roman de la Bretagne</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2268066959" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/270330398X?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=270330398X"><img src="/img/41GSHTTRK5L._SL160_.jpg" width="115" height="160" alt="Les Celtes et le druidisme" />
<p>Raymonde Reznikov<br />Les Celtes et le druidisme</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=270330398X" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Un jeune seigneur, étant un jour</strong> à la chasse, dans un grand bois, non loin de son château, rencontra une truie sauvage. Il la coucha en joue, et il allait faire feu, lorsqu&#8217;il fut bien étonné de l&#8217;entendre parler ainsi :<br />
— Ne tire pas sur moi, car tu dois m&#8217;épouser !<br />
—  Dieu, que dites-vous ? Moi épouser une truie sauvage ! s&#8217;écria le seigneur.<br />
—  Oui ; retourne à la maison, quand tu voudras, et rappelle-toi ce que je t&#8217;ai dit ; je serai ta femme !<br />
Et il retourna à la maison, tout triste et pensif.<br />
—  Que t&#8217;est-il arrivé, pour être si triste, mon fils ? lui demanda sa mère.<br />
—  Hélas ! ma mère, j&#8217;ai été à la chasse et j&#8217;ai rencontré une truie sauvage, et comme je la couchais en joue, elle a pris la parole, comme un homme, et m&#8217;a dit qu&#8217;il me faudrait l&#8217;épouser.<br />
—  Hélas ! mon pauvre enfant, si elle l&#8217;a dit, il faut que cela soit. Cette truie habite un vieux château, à l&#8217;autre extrémité du bois.<br />
A partir de ce jour, la truie venait tous les jours visiter le jeune gentilhomme, et celui-ci en avait tant de chagrin, qu&#8217;il était près d&#8217;en perdre la raison. Enfin, un jour, obsédé de ses visites et de ses instances, il dit :<br />
—  Eh bien ! puisqu&#8217;il faut que cela soit, finissons-en, et allons à l&#8217;église !<br />
Et ils se rendirent à l&#8217;église. Le curé, fort surpris<span id="more-74"></span>, faisait des difficultés pour unir un chrétien à une truie sauvage.<br />
—  Mariez-nous hardiment, dit la truie, car si vous me voyez sous cette forme, c&#8217;est ma mère qui en est la cause.<br />
Et le curé les unit.<br />
La truie emmena alors son mari à son château, qui était fort beau. Son père était mort, mais, sa mère vivait encore et habitait le château avec elle.<br />
Le jeune gentilhomme s&#8217;habitua à sa femme, et finit par l&#8217;aimer telle qu&#8217;elle était.<br />
La truie devint enceinte.<br />
Trois mois après leur mariage, le gentilhomme, en se promenant un jour dans le jardin du château, vit trois belles fleurs, qu&#8217;il n&#8217;avait pas encore remarquées. Et à mesure que les fleurs croissaient et s&#8217;élevaient, les feuilles se flétrissaient et tombaient à terre. Cela lui parut de mauvais augure.<br />
— Est-ce que ma femme serait menacée de mourir ? pensa-t-il avec douleur.<br />
Au bout de neuf mois, sa femme mit au monde trois fils, d&#8217;une seule couche, trois enfants superbes ! On les baptisa, puis on leur chercha des nourrices. Ils avaient tous les trois des cheveux d&#8217;or, et quand on les peignait, il tombait des pièces d&#8217;or de leurs têtes.<br />
La truie avait défendu à leur père de les toucher ; il ne les voyait même que par le trou de la serrure, pendant que leurs nourrices les peignaient.<br />
Six mois après, le père, en se promenant dans le jardin du château, vit encore trois fleurs magnifiques, et à mesure qu&#8217;elles croissaient et s&#8217;élevaient sur leurs tiges, les feuilles se flétrissaient et tombaient à terre. Et il en conçut encore de l&#8217;inquiétude à l&#8217;égard de sa femme. Mais, au bout de neuf mois, la truie donna le jour à trois autres fils, plus beaux encore que les trois premiers. On les baptisa aussi ; on  leur donna des  nourrices, et l&#8217;on en prit tous les soins imaginables. Ils avaient aussi des cheveux d&#8217;or, et quand leur mère les peignait, il tombait aussi des pièces d&#8217;or de leurs têtes.<br />
Six mois après, en se promenant dans le jardin du château, le père remarqua encore trois belles fleurs, et à mesure qu&#8217;elles croissaient et que leurs tiges s&#8217;élevaient, leurs feuilles se flétrissaient et tombaient à terre. Et il en conçut encore de l&#8217;inquiétude au sujet de sa femme.<br />
Mais, au bout de neuf mois, la truie donnait encore le jour à trois enfants, — trois petites filles, cette fois, — belles comme le jour.<br />
Voilà neuf enfants, en moins de trois ans !<br />
La truie dit alors à son mari :<br />
— Je suis à présent délivrée, grâce à toi ! Ma mère trouvait les enfants de toutes les autres femmes laids et contrefaits, et Dieu, pour la punir, lui donna une truie pour fille.<br />
Et aussitôt elle changea de forme et devint une belle princesse <sup><em>(1)</em></sup>.</p>
<p>Conté par Marie-Yvonne Guézennec, de Plouaret.</p>
<p><span class="footnote">(1) Ce conte semble être incomplet.</span></p>
<p class="pdf"><a href="/download/la-truie-sauvage.zip" title="Fichier zip contenant La  Truie  Sauvage au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>La Princesse De Tronkolaine</title>
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		<pubDate>Thu, 11 Sep 2008 00:29:02 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[Voyages vers le soleil]]></category>

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		<description><![CDATA[Kement-man oa d&#8217;ann amzer Ma ho devoa dennt ar ier. Ceci se passait du temps Où les poules avaient des dents. Marcia GradLa Princesse qui croyaitaux Contes de Fées A. de Carné Légendes Bretonnes Il y avait, une fois, un vieux charbonnier qui avait fait faire vingt-cinq baptêmes. Il ne trouvait plus de parrain pour [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>
<div class="intro">Kement-man oa d&#8217;ann amzer<br />
Ma ho devoa dennt ar ier.</p>
<p>Ceci se passait du temps<br />
Où les poules avaient des dents.</p></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/284639069X?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=284639069X"><img src="/img/41FR8N8F0JL._SL160_.jpg" width="101" height="160" alt="La Princesse qui croyait aux Contes de Fées" />
<p>Marcia Grad<br />La Princesse qui croyait<br />aux Contes de Fées</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=284639069X" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2846184828?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2846184828"><img src="/img/61BXSuSyEdL._SL160_.jpg" width="149" height="160" alt="Légendes Bretonnes" />
<p>A. de Carné <br />Légendes Bretonnes </p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2846184828" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait, une fois,</strong> un vieux charbonnier qui avait fait faire vingt-cinq baptêmes. Il ne trouvait plus de parrain pour le vingt-sixième enfant qui venait de lui naître. Il trouvait bien une marraine. Comme il allait à la recherche d&#8217;un parrain, il rencontra un beau carrosse, dans lequel il y avait un roi. Il s&#8217;agenouilla sur la route, son chapeau à la main. Le roi, en le voyant, descendit de son carrosse et lui donna une pièce de deux écus.<br />
— Sauf votre grâce, sire, lui dit le charbonnier, ce n&#8217;est pas l&#8217;aumône que je cherche, mais bien un parrain pour mon dernier enfant, qui vient de naître, et je n&#8217;en trouve point.<br />
—  Pourquoi donc cela ? demanda le roi.<br />
—  C&#8217;est que, sire, j&#8217;ai déjà fait faire vingt-cinq baptêmes, et tous mes voisins ont été compères chez moi. Je trouve bien une marraine.<br />
—  Eh bien ! reprit le roi, retournez chez vous ; venez à l&#8217;église avec l&#8217;enfant et la marraine, et je serai le parrain, moi.<br />
Et le vieux charbonnier s&#8217;en retourna à sa hutte, tout joyeux. On avertit la marraine, et ils se rendirent à l&#8217;église avec l&#8217;enfant. Le roi y était déjà à les attendre.<br />
Quand le baptême fut terminé, le parrain donna mille écus au père pour élever son filleul et l&#8217;envoyer à l&#8217;école. Il lui donna encore une moitié de platine pour remettre à l&#8217;enfant, qui la lui rapporterait quand il aurait atteint l&#8217;âge de dix-huit ans. Puis il partit.<br />
L&#8217;enfant avait été nommé Charles.<br />
A l&#8217;âge de sept ou huit ans, on envoya Charles<span id="more-34"></span> à l&#8217;école, et il apprenait tout ce qu&#8217;il voulait. Parvenu à l&#8217;âge de dix-huit ans, son père lui remit la moitié de platine et lui dit d&#8217;aller voir son parrain, le roi de France, à sa cour, à Paris. Le jeune homme partit, monté sur un beau cheval, et ayant dans sa poche sa moitié de platine. Il avait vraiment bonne mine. Il rencontra, dans un chemin creux et étroit, une petite vieille femme, qui lui dit qu&#8217;un peu plus loin il verrait, auprès d&#8217;une fontaine, un individu qui l&#8217;inviterait à boire ; — « mais, poursuivez votre route, mon fils, et ne buvez pas, quelque insistance qu&#8217;il y mette. »<br />
—  C&#8217;est bien, grand&#8217;mère, je ne boirai pas de l&#8217;eau de la fontaine, dit Charles.<br />
Quand il arriva à la fontaine, il vit l&#8217;individu assis à l&#8217;ombre, comme un voyageur qui se repose un instant, et il lui dit :<br />
— Jeune homme, venez boire un peu d&#8217;eau.<br />
—  Merci ! Je n&#8217;ai pas soif, répondit-il.<br />
—  Venez boire une goutte seulement, vous n&#8217;avez jamais bu d&#8217;aussi bonne eau.<br />
Il insista tant, qu&#8217;il s&#8217;approcha pour goûter l&#8217;eau de la fontaine. Mais, s&#8217;étant mis à genoux, pour boire à môme le bassin, l&#8217;inconnu lui prit sa moitié de platine dans sa poche, sauta sur son cheval et partit au galop. Charles courut après lui ; mais, hélas ! il ne put l&#8217;atteindre, et bientôt il perdit de vue l&#8217;homme et le cheval.<br />
—  Hélas ! se dit-il, je n&#8217;ai pas obéi au conseil de la vieille femme. Que faire, maintenant ? N&#8217;importe ! j&#8217;irai à pied ; tôt ou tard, j&#8217;arriverai aussi à Paris, et alors nous verrons.<br />
Et il se remit en route.<br />
Quand l&#8217;homme de la fontaine, le voleur, arriva à Paris, il demanda aussitôt à parler au roi, et lui présenta sa moitié de platine. On rapprocha les deux moitiés, et l&#8217;on trouva qu&#8217;elles se ressemblaient et s&#8217;ajustaient parfaitement ; si bien que le drôle fut le bienvenu auprès du roi, qui le prenait pour son filleul, et il n&#8217;avait rien à faire tous les jours que manger, boire, faire bonne chère et se promener.<br />
Quelque temps après, Charles arriva aussi. On le prit au palais comme pâtre. Le faux filleul, voyant cela, eut peur, et chercha les moyens de se défaire de lui et de le perdre. Il dit un jour au roi :<br />
—  Si vous saviez, mon parrain, ce que le gardeur de moutons a dit ?<br />
—  Qu&#8217;a-t-il dit ? demanda le roi.<br />
—  Ce qu&#8217;il a dit ? Il a dit qu&#8217;il était homme à aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève.<br />
—  Bah ! ce n&#8217;est pas possible, à moins qu&#8217;il n&#8217;ait perdu la tête.<br />
— Il l&#8217;a dit, sur ma foi, mon parrain, et je pense qu&#8217;il serait bon de l&#8217;y envoyer.<br />
On appela le gardeur de moutons auprès du roi.<br />
—  Comment ! jeune pâtre, vous avez dit que vous  êtes homme à aller demander au  Soleil pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin ?<br />
— Moi, mon roi ? Comment aurais-je pu dire pareille chose ?<br />
— Vous l&#8217;avez dit, car mon filleul me Ta assuré ; il faut que vous accomplissiez ce dont vous vous êtes vanté, sinon il n&#8217;y a que la mort pour vous. Vous partirez demain matin.<br />
Voilà le pauvre Charles bien embarrassé, je vous prie de le croire. Il ne dormit goutte de toute la nuit.<br />
Le lendemain matin, avant de se mettre en route, il fit le signe de la croix, et dit : « A la grâce de Dieu ! »<br />
Il se dirigea vers le levant. Il n&#8217;était pas allé loin encore qu&#8217;il rencontra un vieillard à barbe blanche, qui lui dit :<br />
—  Où allez-vous comme cela, mon fils, et pourquoi êtes-vous si triste ?<br />
— Ma foi, grand-père, où je vais, je ne le sais guère ; et, si je suis triste, ce n&#8217;est pas sans motif. Le roi m&#8217;a ordonné d&#8217;aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin.<br />
—  Eh bien ! mon garçon, faites exactement comme je vous dirai, et vous pourrez réussir. Voici un cheval de bois ; montez dessus, et il vous portera au pays où le Soleil se lève. Vous arriverez au pied d&#8217;une montagne très haute ; vous descendrez alors, vous laisserez votre cheval au pied de la montagne et vous monterez jusqu&#8217;au sommet. Là, vous verrez un beau château. C&#8217;est le château du Soleil. Vous n&#8217;aurez qu&#8217;à entrer et faire votre commission.<br />
—  Merci, grand-père.<br />
Charles monta sur le cheval de bois, qui s&#8217;éleva avec lui en l&#8217;air, et ils se trouvèrent bientôt au pied de la haute montagne. Charles la gravit seul jusqu&#8217;au sommet. Il aperçut alors le palais du Soleil, y entra sans obstacle et demanda :<br />
— Le Soleil est-il à la maison ?<br />
—  Non, lui répondit une vieille femme, qui se trouvait là, — sa mère, sans doute ; — que lui voulez-vous ?<br />
—  J&#8217;ai besoin de lui parler, grand&#8217;mère.<br />
—  Eh bien ! si vous voulez attendre un peu, il arrivera sans tarder. Mais, mon pauvre enfant, mon fils aura grand&#8217;faim, quand il arrivera, et il voudra vous manger. Restez tout de même, car votre mine me plaît, et je l&#8217;empêcherai de vous faire du mal.<br />
Bientôt après arriva le Soleil, en criant :<br />
— J&#8217;ai faim ! j&#8217;ai grand&#8217;faim ! ma mère.<br />
—  C&#8217;est bien, asseyez-vous là, mon fils, et je vais vous donner à manger, lui dit la vieille.<br />
—  Je  sens l&#8217;odeur de  chrétien, mère, et il faut que je le mange ! s&#8217;écria le Soleil, un instant après.<br />
— Eh bien ! par exemple, si vous croyez que je vais vous laisser manger cet enfant, vous vous trompez joliment ! Voyez quel charmant garçon !<br />
—  Qu&#8217;es-tu venu faire ici ? demanda le Soleil à Charles.<br />
—  On m&#8217;a commandé, Monseigneur le Soleil, de venir vous demander pourquoi vous êtes si rouge, le matin, quand vous vous levez.<br />
—  Eh bien ! je ne te ferai pas de mal, car ta mine me plaît, et je t&#8217;apprendrai même ce que tu désires savoir. La Princesse de Tronkolaine demeure là, dans un château voisin du mien, et il me faut, tous les matins, me montrer dans toute ma splendeur, quand je passe au-dessus de sa demeure, pour n&#8217;être pas vaincu par elle en beauté.<br />
Le lendemain, le Soleil se leva de bon matin et commença sa tournée, comme d&#8217;habitude, et Charles partit aussitôt que lui. Descendu de la montagne, il retrouva son cheval de bois qui l&#8217;attendait. Il monta dessus et fut ramené en peu de temps à l&#8217;endroit où il avait rencontré le vieillard. Il était encore là qui l&#8217;attendait.<br />
—   Eh bien ! mon fils, lui dit-il, avez-vous réussi dans votre entreprise ?<br />
—  Oui, vraiment, grand-père, répondit Charles, et la bénédiction de Dieu soit sur vous !<br />
—  C&#8217;est bien ; quand vous aurez encore besoin de moi, appelez-moi et vous me reverrez.<br />
Et aussitôt, il disparut, il ne sut comment.<br />
Quand Charles revint au palais du roi, tout le monde était étonné de voir comme il était content et joyeux.<br />
—  Eh bien ! lui dit le roi, me diras-tu à présent pourquoi le Soleil est si rouge, le matin, quand il se lève ?<br />
—  Oui, sire, je vous le dirai.<br />
—  Et pourquoi donc ?<br />
—  C&#8217;est que, non loin du château du Soleil, se trouve celui de la Princesse de Tronkolaine, et il lui faut paraître, chaque matin, dans toute sa splendeur, quand il passe au-dessus du château, pour n&#8217;être pas éclipsé par elle.<br />
—  C&#8217;est bien, répondit le roi. Et il le renvoya à ses moutons.<br />
Peu de temps après, le faux filleul dit encore au roi :<br />
—  Si vous saviez, parrain, ce que le gardeur de moutons a dit ?<br />
—  Et qu&#8217;a-t-il donc dit encore ?<br />
—  Ce qu&#8217;il a dit ? Il a dit qu&#8217;il est homme à vous amener ici la Princesse de Tronkolaine, pour que vous l&#8217;épousiez.<br />
—  Vraiment ? Dites-lui de venir me trouver, tout de suite.<br />
Le pauvre Charles se rendit auprès du roi, fort inquiet.<br />
—  Comment ! jeune pâtre, vous avez dit être capable de m&#8217;amener ici la Princesse de Tronkolaine, pour être ma femme ?<br />
— Comment aurais-je pu dire pareille chose, sire ? Il faudrait que j&#8217;eusse complètement perdu l&#8217;esprit pour parler ainsi.<br />
—  Vous vous en êtes vanté, et il faut que vous le fassiez, sinon il n&#8217;y a que la mort pour vous.<br />
Le lendemain matin Charles se remit en route, triste et soucieux. « Si je rencontrais encore le vieillard de l&#8217;autre <br />fois ! » se disait-il en lui-même. A peine eut-il prononcé ces paroles, qu&#8217;il aperçut le vieillard qui venait à lui.<br />
— Bonjour, mon fils, lui dit-il.<br />
—  A vous pareillement, grand-père.<br />
—  Où allez-vous ainsi, mon enfant ?<br />
—  Ma foi, grand-père, je n&#8217;en sais trop rien. Le roi m&#8217;a encore ordonné de lui amener à sa cour la Princesse de Tronkolaine, et je ne sais comment m&#8217;y prendre.<br />
—  C&#8217;est bien, mon garçon. Prenez d&#8217;abord cette baguette blanche. Retournez vers le roi, et dites-lui qu&#8217;il vous faut trois bateaux, dont un chargé de gruau, un autre de lard et le troisième, de viande salée. Le gruau sera pour le roi des fourmis, que vous trouverez dans une île, au milieu de la mer. Quand vous arriverez dans cette île, vous demanderez : — « N&#8217;est-ce pas ici que demeure le roi des fourmis ? — Si, vous dira-t-on.<br />
—  Eh bien, voici un cadeau que j&#8217;ai pour lui, » ajouterez-vous, en montrant le bateau chargé de gruau. Alors, arriveront toutes les fourmis de l&#8217;île, et, en un instant, elles videront le bateau.<br />
— « Ma bénédiction soit avec toi ! vous dira alors le roi des fourmis, et si jamais tu as besoin de nous, appelle le roi des fourmis, et il arrivera aussitôt. » — Plus loin, vous trouverez une autre île, où demeure le roi des lions. Vous demanderez encore, en arrivant : — « N&#8217;est-ce pas ici que demeure le roi des lions ? — Si, vous sera-t-il répondu, c&#8217;est ici. » Et vous ajouterez : — « C&#8217;est que voici un cadeau que j&#8217;ai pour lui ; » — et vous montrerez le bateau chargé de lard. Alors, vous verrez arriver des lions, de tous les côtés de l&#8217;île, et, en un instant, le bateau sera vidé. Le roi des lions vous dira aussi : — « Ma bénédiction soit avec toi ! Si jamais tu as besoin de moi, tu n&#8217;auras qu&#8217;à appeler le roi des lions, et j&#8217;arriverai aussitôt. » — Enfin, vous arriverez ensuite dans une troisième île, où demeure le roi des éperviers.  En  y abordant,  vous   demanderez :<br />
— « N&#8217;est-ce pas ici que demeure le roi des éperviers ? —  Si, vous sera-t-il répondu, c&#8217;est ici. — C&#8217;est bien, ajouterez-vous, voici un cadeau que j&#8217;ai pour lui. » — Et vous montrerez le bateau chargé de viande salée. Aussitôt, arrivera le roi des éperviers, accompagné de ses sujets, et, en un instant, le bateau sera vidé. — « Ma bénédiction soit avec toi ! dira aussi le roi des éperviers, et si tu as jamais besoin de moi, tu n&#8217;auras qu&#8217;à appeler le roi des éperviers, et aussitôt j&#8217;arriverai. » — Le roi, votre parrain, vous fournira les trois bateaux chargés de gruau, de lard et de viande. Avant de vous embarquer, faites une croix avec votre baguette blanche sur le sable du rivage, et aussitôt soufflera un vent favorable pour vous conduire à votre destination. Prenez bien garde à faire tout exactement comme je vous ai dit, et vous réussirez.<br />
—  Merci, et ma bénédiction soit avec vous, grand-père, dit Charles.<br />
Et il partit.<br />
Voilà Charles en mer, avec ses trois bateaux. Il arrive dans la première île, où demeure le roi des fourmis, et il demande :<br />
—  N&#8217;est-ce pas ici que demeure le roi des fourmis ?<br />
—  Si, c&#8217;est ici, lui répond-on.<br />
—  Eh bien, voici un cadeau que j&#8217;ai pour lui ; allez lui dire, je vous prie, de venir le recevoir.<br />
On avertit le roi des fourmis, et il vint aussitôt,   accompagné   d&#8217;une   infinité de  fourmis.<br />
En un instant, le bateau fut vidé, et le roi dit alors :<br />
— Ma bénédiction sur toi, Charles, filleul du roi de France. Tu nous as sauvés ; car la famine désolait mon royaume, et nous allions tous mourir de faim. Si jamais tu as besoin de moi et de mes sujets, tu n&#8217;auras qu&#8217;à appeler le roi des fourmis, et j&#8217;arriverai aussitôt.<br />
Charles continua sa route, et, pour abréger, il arriva dans l&#8217;île où demeurait le roi des lions, puis dans celle où demeurait le roi des éperviers ; il fit exactement comme lui avait recommandé le vieillard, et tous lui promirent aide et protection, au besoin. Avant de s&#8217;éloigner de l&#8217;île des éperviers, il demanda à leur roi :<br />
—  Suis-je encore loin du palais de la Princesse de Tronkolaine ?<br />
—  Vous avez encore un bon bout de chemin à faire, lui répondit-on ; mais, vous y arriverez sans mal. Quand vous arriverez, vous verrez la princesse auprès d&#8217;une fontaine, occupée à peigner ses cheveux blonds, avec un peigne d&#8217;or et un démêloir d&#8217;ivoire. Prenez bien garde d&#8217;être aperçu d&#8217;elle, avant que vous l&#8217;ayez vue, car elle vous enchanterait. Elle sera sous un oranger, qui est au-dessus de la fontaine. Allez doucement, doucement, grimpez sur l&#8217;arbre, cueillez une orange et jetez-la vite dans la fontaine. Alors la. Princesse lèvera la tête, vous sourira, puis vous invitera à descendre et à l&#8217;accompagner jusqu&#8217;à son château. Vous pourrez la suivre sans crainte.<br />
— Merci, dit Charles au roi des éperviers. Et il continua sa route.<br />
Il arriva sans tarder au pied du château, — un château magnifique. Il vit la Princesse auprès de la fontaine, occupée à peigner ses cheveux blonds avec un peigne d&#8217;or et un démêloir d&#8217;ivoire, sous un oranger ; il grimpa sur l&#8217;arbre, sans être aperçu d&#8217;elle, cueillit une orange et la jeta dans le bassin de la fontaine. Aussitôt, la princesse leva la tête, et, voyant Charles sur l&#8217;arbre :<br />
—  Ah ! dit-elle, Charles, filleul du Roi de France, c&#8217;est donc toi qui es là ! Sois le bienvenu. Descends et accompagne-moi dans mon château. Je ne te veux point de mal ; bien au contraire.<br />
Charles la suivit jusqu&#8217;à son château. Jamais ses yeux n&#8217;avaient rien vu d&#8217;aussi beau.</p>
<p>Il y avait quinze jours qu&#8217;il était là, au milieu des plaisirs de toutes sortes, quand il demanda, un jour, à la Princesse si elle consentirait à l&#8217;accompagner jusqu&#8217;au palais du roi de France ?<br />
—  Volontiers, répondit-elle, si vous accomplissez trois travaux que je vous désignerai.<br />
— J&#8217;essayerai toujours, dit-il.<br />
Le lendemain matin, la Princesse le conduisit dans un grenier, devant un grand tas de graines de toutes sortes. Il y avait là des graines de lin, de trèfle, de chanvre, de navet et de chou, mêlées ensemble. Elle lui dit qu&#8217;avant le coucher du soleil, il fallait qu&#8217;il eût réuni toutes les graines de même nature dans un même tas, sans qu&#8217;il y eût une graine de nature différente dans aucun des tas. Puis elle s&#8217;en alla.<br />
Le pauvre Charles, resté seul, se mit à pleurer, parce qu&#8217;il ne croyait pas qu&#8217;il fût possible à personne au monde d&#8217;accomplir un pareil travail. Il se rappela alors le roi des fourmis. Il m&#8217;avait dit, se dit-il à lui-même, que, si jamais j&#8217;avais besoin de lui et des siens, je n&#8217;aurais qu&#8217;à les appeler, et ils viendraient à mon secours. Il me semble que j&#8217;ai assez besoin d&#8217;eux, en ce moment. Voyons donc s&#8217;il disait vrai :<br />
—  Roi des fourmis, viens à mon secours, car j&#8217;en ai grand besoin !<br />
Et aussitôt le roi des fourmis arriva.<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, demanda-t-il, Charles, filleul du roi de France ?<br />
Charles lui fit part de son embarras.<br />
—  S&#8217;il n&#8217;y a que cela, soyez sans inquiétude, ce sera vite fait.<br />
Le roi appela alors ses sujets, et aussitôt il arriva tant de fourmis,  de tous côtés, que toute l&#8217;aire du grenier en était couverte. Il leur expliqua ce qu&#8217;il y avait à faire. Et les voilà toutes au travail. Quand ce fut fini, le roi des fourmis dit à Charles :<br />
—  C&#8217;est fait.<br />
Charles le remercia, et il partit avec toutes ses fourmis.<br />
Au coucher du soleil, quand vint la Princesse, elle trouva Charles assis et l&#8217;attendant tranquillement.<br />
—  Le travail est-il fait ? demanda-t-elle.<br />
—  Oui, princesse, c&#8217;est fait, répondit Charles tranquillement.<br />
—  Voyons cela.<br />
Et elle examina tous les tas. Elle prenait une poignée de chacun et l&#8217;examinait de près. Elle ne trouva en aucun tas une graine dissemblable et qui ne fût pas à sa place. Elle en était tout étonnée.<br />
—  C&#8217;est bien travaillé, dit-elle ; allons à présent souper.<br />
Le lendemain matin, elle commanda à Charles d&#8217;abattre toute une longue avenue de grands chênes, et elle lui donna pour outils une hache de bois, une scie de bois et des coins de bois. Tous les arbres devaient être à terre pour le coucher du soleil, le même jour.<br />
Voilà encore notre homme bien embarrassé.<br />
—  A moins que le roi des  lions ne vienne à mon secours, se dit-il, je ne me tirerai jamais d&#8217;affaire, cette fois. Et il appela le roi des lions.<br />
—  Roi des Lions, venez à mon secours, car j&#8217;en ai grand besoin !<br />
Et le roi des lions arriva aussitôt.<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, Charles, filleul du roi de France ? demanda-t-il.<br />
Charles lui conta son embarras.<br />
—  N&#8217;est-ce que cela ? Soyez sans inquiétude alors, ce ne sera pas long à faire.<br />
Le roi poussa un rugissement terrible, et aussitôt il arriva des lions plein l&#8217;avenue.<br />
—  Allons ! mes enfants, leur dit le roi, déracinez et mettez-moi en pièces tous ces arbres, et vite !<br />
Et les voilà aussitôt de se mettre à l&#8217;ouvrage, et de travailler, chacun de son mieux. Tout était encore terminé, avant le coucher du soleil.<br />
Quand vint la Princesse, elle fut étonnée de voir tous les chênes déracinés et mis en morceaux, et Charles qui dormait ou feignait de dormir, étendu- sur le dos.<br />
—  Ah ! voici, par exemple, un homme ! se dit-elle.<br />
Elle s&#8217;approcha de Charles, tout doucement, sur la pointe des pieds, et lui donna deux baisers. Charles se réveilla.<br />
— Le travail est fait, à ce que je vois, lui dit la Princesse.<br />
—  Oui, Princesse, le travail est fait.<br />
—  C&#8217;est bien. Allons souper, car vous devez avoir faim.<br />
Le lendemain matin, on lui dit d&#8217;aller abattre et niveler une grande montagne, beaucoup plus haute que la montagne de Bré. On lui donna une brouette et une pelle de bois, et le travail devait être terminé avant le coucher du soleil.<br />
Arrivé au pied de la montagne, Charles restait là à la regarder, et il se disait en lui-même :<br />
—  Comment faire cela ? Je n&#8217;en viendrai jamais à bout. Mais, le roi des éperviers n&#8217;a pas encore travaillé pour moi. Il faut que je l&#8217;appelle ; je n&#8217;ai d&#8217;autre espoir qu&#8217;en lui.<br />
—   Roi des éperviers, venez à mon secours, car j&#8217;en ai grand besoin !<br />
Et aussitôt le roi des éperviers descendit auprès de lui.<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, Charles, filleul du roi de France ? demanda-t-il.<br />
—  La Princesse de Tronkolaine m&#8217;a dit qu&#8217;il faudra abattre et niveler cette haute montagne, avant le coucher du soleil, et, si vous ne me venez en aide, je ne sais vraiment pas comment en venir à bout.<br />
—  Si ce n&#8217;est que cela, soyez sans inquiétude ; cela sera fait, avant le coucher du soleil.<br />
Alors, le roi des éperviers poussa un cri effrayant, et aussitôt les éperviers arrivèrent, et en si grand nombre, que la lumière du soleil en était obscurcie.<br />
—   Qu&#8217;y a-t-il à faire, notre roi ? demandèrent-ils.<br />
— Transporter cette montagne de là, de manière qu&#8217;à sa place il se trouve une plaine unie ; et vite, vite, mes <br />enfants !<br />
Et les voilà de déchirer la montagne avec leurs griffes, et de transporter la terre dans la mer. Si bien que le travail était encore terminé, longtemps avant le coucher du soleil, et personne n&#8217;eût dit qu&#8217;il y avait une montagne là, le matin.<br />
Quand la Princesse vint, au coucher du soleil, elle trouva Charles qui dormait, sous un arbre, et elle lui donna encore deux baisers. Il se réveilla aussitôt, et dit :<br />
—  Eh bien ! Princesse, le travail est accompli ; voyez, il n&#8217;y a plus de montagne. Maintenant, j&#8217;espère que vous viendrez avec moi au palais du roi de France ?<br />
— De tout mon cœur, répondit-elle, et partons tout de suite.<br />
Et ils se dirigèrent du côté de la mer. Les bateaux de Charles se trouvaient encore là. Ils s&#8217;embarquèrent dessus, et arrivèrent sans encombre en France. Sur la route, ils visitèrent le vieillard, qui dit à Charles :<br />
—  Eh bien, mon fils, avez-vous réussi ?<br />
—  Oui, grand-père, et la bénédiction de Dieu soit avec vous !<br />
—  C&#8217;est bien. Allez, à présent, trouver votre parrain ; vos épreuves et vos peines sont terminées et vous n&#8217;aurez plus besoin de moi.<br />
Quand Charles arriva au palais du roi, accompagné de la Princesse de Tronkolaine, tout le monde fut étonné de voir comme elle était belle. Le vieux roi en perdit la tête, et voulut se marier avec elle, tout de suite, quoique la reine sa femme ne fût pas encore morte.<br />
— Non, lui dit la Princesse, je ne suis pas venue ici pour vous épouser, pas plus que le diable qui est ici avec vous.<br />
—  Un diable ici ! où donc est-il ? s&#8217;écria le roi.<br />
—  Celui que vous prenez pour votre filleul est un diable, et voici votre véritable filleul, dit-elle en montrant Charles ; celui-ci a eu tout le mal, et c&#8217;est à lui qu&#8217;est due la récompense, et il sera mon époux.<br />
—  Mais comment renvoyer le diable ? demanda le roi.<br />
—  Cherchez d&#8217;abord une jeune femme nouvellement mariée, et portant son premier enfant. Quand vous l&#8217;aurez trouvée, faites chauffer un four à blanc, et jetez-y le diable. Il se démènera et hurlera de rage, et fera son possible pour sortir du four ; mais, la jeune femme l&#8217;y maintiendra en lui montrant son anneau de mariage.<br />
On trouva une jeune femme portant son premier enfant ; on chauffa un four à blanc, puis on y jeta le diable. Celui-ci se démenait et poussait des cris épouvantables, et tout le palais en tremblait. Mais, quand il essayait de sortir du feu, la jeune femme lui présentait son anneau à la gueule du four et le faisait reculer. Si bien qu&#8217;il dit alors :<br />
— Si j&#8217;étais resté ici, une année encore, j&#8217;aurais réduit le royaume à un état désespéré.<br />
Mais, il lui fallut crever là.<br />
Alors, Charles fut marié à la Princesse de Tronkolaine. Le vieux charbonnier, sa femme et tous ses enfants furent aussi de la noce. — C&#8217;est là qu&#8217;il y eut un festin, alors ! Et un tintamarre et un vacarme et des bombances éternelles ! Les cloches sonnant à toute volée, la grande bannière sur pied, et les violons devant <sup><em><a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a></em></sup> !</p>
<p>Conté par   Marguerite   Philippe,   de   Pluzunet   (Côtes-du-Nord). — Décembre 1868.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Ce conte, dans sa seconde partie, se rattache au type de la recherche de la Princesse aux cheveux d&#8217;or.<br />
</span></p>
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		<title>L&#8217;Homme-Crapaud</title>
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		<pubDate>Sat, 07 Jun 2008 06:07:08 +0000</pubDate>
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			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/284346241X?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=284346241X"><img src="/img/61ZW6P0DHGL._SL160_.jpg" width="150" height="160" alt="Légendes des pays celtiques" />
<p>J. Gaucher<br />Légendes des pays celtiques</p>
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<p>Miranda Green<br />Les Druides</p>
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<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2849520578?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2849520578"><img src="/img/512xgy5nE2L._SL160_.jpg" width="95" height="160" alt="La Fée Mélusine" />
<p>P. Walter<br />La Fée Mélusine<br />Le serpent et l&#8217;oiseau</p>
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<div class="espacer"></div>
<p><em>- Une  fille envoie son père à la fontaine &#8211; Un crapaud se colle au visage de l&#8217;homme &#8211; Le crapaud exige une de ses trois filles pour épouse &#8211; Il emméne sa femme dans son château &#8211; Il se transforme en prince pendant la nuit &#8211; Une des soeurs brûle la peau de crapaud &#8211; Le prince disparaît, avec trois tâches de sang sur sa chemise &#8211; Sa femme trouve le château où le prince s&#8217;est réfugié et parvient à nettoyer les tâches sur la chemise &#8211; Elle est engagée comme bergère au château &#8211; Elle parvient à passer une nuit avec le prince, qui s&#8217;endort et ne la reconnaît pas &#8211; La troisième nuit, le prince parvient à rester éveillé et reconnait sa première épouse &#8211; Ils retournent dans leur pays.</em><br />&nbsp;<br />&nbsp;<br /><strong>Il y avait une fois</strong> un bonhomme qui était resté veuf avec trois filles. Un jour, une de ses filles lui dit :<br />
—   Si vous vouliez aller me chercher une cruche d&#8217;eau, à la fontaine, mon père ? Il n&#8217;y en a pas une goutte dans la maison, et il m&#8217;en faut pour notre pot au feu.<br />
—  C&#8217;est bien, ma fille, répondit le vieillard.<br />
Et il prit une cruche et se rendit à la fontaine. Au moment où il était penché sur l&#8217;eau, emplissant sa cruche, un crapaud lui sauta à la figure et s&#8217;y colla si bien que tous ses efforts pour l&#8217;arracher demeurèrent inutiles.<br />
—  Tu ne pourras m&#8217;arracher d&#8217;ici, lui dit le crapaud, que quand tu m&#8217;auras promis de me donner une de tes filles en mariage !<br />
Il laissa sa cruche auprès de la fontaine, et courut à la maison.<br />
—  O Dieu ! que vous est-il donc arrivé, père ? s&#8217;écrièrent ses filles, en voyant dans quel état il se trouvait.<br />
—  Hélas ! mes pauvres enfants, cet animal m&#8217;a sauté à la figure, au moment où je puisais de l&#8217;eau à la fontaine, et il dit à présent qu&#8217;il ne s&#8217;en ira, que si l&#8217;une de vous consent à le prendre pour mari.<br />
—   Grand Dieu ! que dites-vous là, mon père ? répondit sa fille aînée ; prendre un crapaud pour mari ! Il fait horreur à voir !<br />
Et elle détourna la tête, et sortit de la maison. La seconde<span id="more-33"></span> fit comme elle.<br />
—  Eh bien ! mon pauvre père, dit alors la plus jeune, moi je consens à le prendre pour mari, car mon cœur ne pourrait souffrir de vous voir rester en cet état !<br />
Aussitôt le crapaud tomba à terre. On fixa le mariage au lendemain.<br />
Quand la fiancée entra dans l&#8217;église, accompagnée de son crapaud, le recteur (le curé) fut bien étonné, et il dit qu&#8217;il ne marierait jamais une chrétienne à un crapaud. Pourtant, il finit par les unir, quand le père de la fiancée lui eut tout raconté, et promis beaucoup d&#8217;argent.<br />
Alors,  le  crapaud  emmena  sa   femme  dans son château, — car il avait un beau château. Quand l&#8217;heure fut venue de se coucher, il la conduisit à sa chambre, et là, il quitta sa peau de crapaud et se montra sous l&#8217;apparence d&#8217;un jeune et beau prince ! Pendant que le soleil était sur l&#8217;horizon, il était crapaud, et la nuit, il était prince.<br />
Les deux sœurs de la jeune mariée venaient quelquefois lui faire visite, et elles étaient bien étonnées de la trouver si gaie ; elle chantait et riait continuellement.<br />
—  Il y a quelque chose là-dessous, se disaient-elles ; il faut la surveiller, pour voir.<br />
Une nuit, elles vinrent, tout doucement, regarder par le trou de la serrure, et elles furent bien étonnées de voir un prince jeune et beau, au lieu d&#8217;un crapaud !<br />
—   Tiens! tiens! le beau prince!&#8230; Si j&#8217;avais su !&#8230; disaient-elles alors.<br />
Elles entendirent le prince dire ces paroles à sa femme :<br />
—   Demain, je dois aller en voyage, et je laisserai à la maison ma peau de crapaud. Veillez bien qu&#8217;il ne lui arrive pas de mal, car j&#8217;ai encore un an et un jour à rester sous cette forme.<br />
—  C&#8217;est bien ! se dirent les deux sœurs, qui écoutaient à la porte.<br />
Le lendemain matin, le prince partit, comme il l&#8217;avait annoncé, et ses deux belles-sœurs vinrent faire visite à sa femme.<br />
—  Dieu, les belles choses que tu as ! Comme tu dois être heureuse avec ton crapaud ! lui disaient-elles.<br />
—  Oui, sûrement, mes chères sœurs, je suis heureuse avec lui.<br />
—   Où est-il allé ?<br />
—  Il est allé en voyage.<br />
—  Si tu veux, petite sœur, je te peignerai tes cheveux, qui sont si beaux!<br />
—  Je le veux bien, ma bonne sœur.<br />
Elle s&#8217;endormit, pendant qu&#8217;on lui peignait les cheveux, avec un peigne d&#8217;or, et ses sœurs prirent alors ses clefs, dans sa poche, enlevèrent la peau de crapaud de l&#8217;armoire où elle était renfermée, et la jetèrent au feu.<br />
La jeune femme, en se réveillant, fut étonnée de se retrouver seule. Son mari arriva, un moment après, rouge de colère.<br />
—  Ah ! malheureuse femme ! s&#8217;écria-t-il ; tu as fait, pour mon malheur et pour le tien aussi, ce que je t&#8217;avais bien défendu : tu as brûlé ma peau de crapaud ! Maintenant, je pars, et tu ne me reverras plus.<br />
La pauvre femme se mit à pleurer et dit :<br />
—  Je te suivrai, en quelque lieu que tu puisses aller.<br />
—  Non, ne me suis pas ; reste ici.<br />
Et il partit, en courant. Et elle de courir aussi après lui.<br />
—  Reste là, te dis-je.<br />
—  Je ne resterai pas, je te suivrai !<br />
Et il courait toujours. Mais, il avait beau courir, elle était sur ses talons. Il jeta alors une boule d&#8217;or derrière lui. Sa femme la ramassa, la mit dans sa poche, et continua de courir.<br />
—   Retourne à la maison ! retourne à la maison ! lui cria-t-il encore.<br />
—  Je n&#8217;y retournerai jamais sans toi !<br />
Il jeta une seconde boule d&#8217;or. Elle la ramassa, comme la première, et la mit dans sa poche. Puis, une troisième boule. Mais, la voyant toujours sur ses talons, il entra en colère, et lui donna un coup de poing en pleine figure. Le sang jaillit aussitôt, et sa chemise en reçut trois gouttes, qui y firent trois taches.<br />
Alors, la pauvre femme resta en arrière, et bientôt elle perdit de vue le fugitif ; mais, elle lui cria :<br />
—  Puissent ces trois taches de sang ne jamais disparaître, avant que j&#8217;arrive pour les effacer!<br />
Elle continua, malgré tout, sa poursuite. Elle entra dans un grand bois. Peu après, en suivant un sentier, sous les arbres, elle vit deux énormes lions, assis sur leur derrière, un de chaque coté du sentier. Elle en fut tout effrayée,<br />
—  Hélas ! se disait-elle, je perdrai la vie, ici, car je serai sûrement dévorée par œs deux lions ! Mais, n&#8217;importe! A la garde de Dieu !<br />
Et elle poursuivit sa route. Quand elle arriva près des lions, elle fut bien étonnée de les voir se coucher à ses pieds et lui lécher les mains. Si bien qu&#8217;elle se mit à les caresser, en leur passant la main sur la tête et sur le dos. Puis, elle continua sa route.<br />
Plus loin, elle vit un lièvre assis sur son derrière, sur le bord du sentier, et quand elle passa auprès de lui, le lièvre lui dit :<br />
—  Montez sur mon dos, et je vous conduirai hors du bois.<br />
Elle s&#8217;assit sur le dos du lièvre, et, en peu de temps, il l&#8217;eut mise hors du bois.<br />
—  Maintenant, lui dit le lièvre, avant de partir, vous êtes près du château où se trouve celui que vous cherchez.<br />
—  Merci, bonne bête du bon Dieu, lui dit la jeune femme.<br />
En effet, elle se trouva bientôt dans une grande avenue de vieux chênes, et non loin de là, elle vit des lavandières lavant du linge sur un étang.<br />
Elle s&#8217;approcha d&#8217;elles et entendit une d&#8217;elles qui disait :<br />
—  Ah ! ça-, voici  une  chemise  qui doit être ensorcelée ! Depuis deux ans j&#8217;essaie, à chaque buée, d&#8217;enlever trois taches de sang qui sont dessus, et, j&#8217;ai beau faire, je n&#8217;en puis venir à bout !<br />
La voyageuse, entendant ces paroles, s&#8217;approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :<br />
—  Confiez-moi un instant cette chemise, je vous prie ; je pense que je réussirai à enlever les trois taches de sang.<br />
On lui donna la chemise, elle cracha sur les trois taches de sang, la trempa dans l&#8217;eau, frotta un peu et aussitôt les trois taches disparurent.<br />
—  Mille mercis, lui dit la lavandière ; notre maître est sur le point de se marier, et il sera heureux de voir les trois taches de sang parties, car c&#8217;est sa plus belle chemise.<br />
—  Je voudrais bien trouver de l&#8217;occupation dans la maison de votre maître.<br />
—  La gardeuse de moutons est partie, ces jours derniers, et elle n&#8217;est pas encore remplacée ; venez avec moi et je vous recommanderai.<br />
Elle fut reçue comme gardeuse de moutons. Tous les jours, elle conduisait son troupeau dans un grand bois, qui entourait le château, et souvent elle voyait son mari qui venait s&#8217;y promener avec la jeune princesse qui devait être sa femme. Son cœur battait plus fort, quand elle le voyait ; mais, elle n&#8217;osait pas parler.<br />
Elle avait toujours ses trois boules d&#8217;or, et souvent, pour se désennuyer, elle s&#8217;amusait à jouer aux boules. Un jour, la jeune princesse remarqua ses boules d&#8217;or, et elle dit à sa suivante :<br />
—   Voyez ! voyez ! les belles boules d&#8217;or qu&#8217;a cette fille ! Allez lui demander de m&#8217;en vendre une.<br />
La suivante alla trouver la bergère et lui dit :<br />
—  Les belles boules d&#8217;or que vous avez là, bergère ! Voudriez-vous en vendre une à la princesse, ma maîtresse ?<br />
—  Je ne vendrai pas mes boules ; je n&#8217;ai pas d&#8217;autre passe-temps, dans ma solitude.<br />
—  Bah ! vous êtes déraisonnable ; voyez comme vos habits sont en mauvais état ; vendez une de vos boules à ma maîtresse et elle vous paiera bien, et vous pourrez vous habiller proprement.<br />
—  Je ne demande ni or ni argent.<br />
—  Que désirez-vous done ?<br />
—  Dormir une nuit avec votre maître !<br />
—  Comment ! mauvaise fille, osez-vous bien parler ainsi ?<br />
—  Je ne céderai une de mes boules d&#8217;or pour rien autre chose au monde.<br />
La suivante retourna auprès de sa maîtresse.<br />
—  Eh bien ! qu&#8217;a répondu la bergère ?<br />
—  Ce qu&#8217;elle a répondu? Je n&#8217;ose pas vous le dire.<br />
—  Dites-moi, vite.<br />
—  Elle a dit, la mauvaise fille, qu&#8217;elle ne céderait une de ses boules que pour dormir une nuit avec votre mari.<br />
—  Voyez donc ! Mais, n&#8217;importe, il faut que j&#8217;aie une de ses boules, coûte que coûte ; je mettrai un narcotique dans le vin de mon mari, pendant le souper, et il ne saura rien. Allez lui dire que j&#8217;accepte la condition, et apportez-moi une boule d&#8217;or.<br />
En se levant de table, le soir, le seigneur fut pris d&#8217;un besoin si impérieux de dormir, qu&#8217;il lui fallut aller se mettre au lit aussitôt. Peu après, on introduisit la bergère dans sa chambre. Mais, elle avait beau l&#8217;appeler des noms les plus tendres, l&#8217;embrasser, le secouer fortement, rien ne pouvait le réveiller.<br />
—   Hélas ! s&#8217;écriait alors la pauvre femme, en pleurant, j&#8217;aurai donc perdu toute ma peine? Après avoir tant souffert ! Je t&#8217;avais cependant épousé, quand tu étais crapaud, et que personne ne voulait de toi ! Et pendant deux longues années, par la chaleur, par le froid le plus cruel, sous la pluie, la neige, au milieu de la tempête, je t&#8217;ai cherché partout, sans perdre courage ; et maintenant, que je t&#8217;ai retrouvé, tu ne m&#8217;écoutes pas, tu dors comme un rocher ! Ah ! suis-je assez malheureuse !<br />
Et elle pleurait et sanglotait ; mais, hélas! il ne l&#8217;entendait pas.<br />
Le lendemain matin, elle se rendit encore dans le bois, avec ses brebis, triste et pensive. Dans l&#8217;après-midi, la princesse vint, comme la veille, se promener avec sa suivante. La bergère, en la voyant venir, se mit à jouer avec les deux boules d&#8217;or qui lui restaient. La princesse désira avoir une seconde boule, pour faire la paire, et elle dit encore à sa suivante :<br />
— Ailes m&#8217;acheter une seconde boule d&#8217;or de la bergère.<br />
La suivante obéit, et, pour abréger, le marché fut conclu au même prix que la veille : passer une seconde nuit avec le maître du château, dans sa chambre.<br />
Le maître, à qui la princesse versa encore un narcotique dans son vin, pendant le souper, alla, comme la veille, se coucher, au sortir de table, et dormit comme une roche. Quelque temps après, la bergère fut de nouveau introduite dans sa chambre, et elle recommença ses plaintes et ses sanglots. Un valet, passant par hasard près de la porte, entendit du bruit et s&#8217;arrêta pour écouter. Il fut bien étonné de tout ce qu&#8217;il entendit, et, le lendemain matin,  il   se rendit   auprès  de son maître et  lui dit :<br />
—  Mon maître, il se passe dans ce château des choses que vous ignorez et qu&#8217;il vous importe de connaître.<br />
—  Quoi donc ? Parlez, vite.<br />
—  Une pauvre femme, ! paraissant bien malheureuse et bien affligée, est arrivée au château depuis quelques jours, et par pitié, on l&#8217;a gardée pour remplacer la bergère, qui venait de partir. Un jour, la princesse, en se promenant dans le bois, avec sa suivante, la vit qui jouait aux boules avec des boules d&#8217;or. Elle désira aussitôt avoir ces boules, et envoya sa suivante pour les acheter de la bergère, à quelque prix que ce fût. La bergère ne demanda nijDr ni argent, mais passer une nuit avec vous dans votre chambre à coucher, pour chacune de ses boules. Elle a déjà donné deux boules, et elle a passé deux nuits avec vous, dans votre chambre à coucher, sans que vous en ayez rien su. C&#8217;est une pitié d&#8217;entendre ses sanglots et ses plaintes. Je croirais assez qu&#8217;elle a l&#8217;esprit égaré, car elle dit des choses fort étranges, comme, par exemple, qu&#8217;elle a été votre femme, quand vous étiez crapaud, et qu&#8217;elle a marché, pendant deux années entières, à votre recherche&#8230;<br />
—  Est-il possible que tout cela soit vrai !<br />
—  Oui, mon maître, tout cela est vrai ; et si vous n&#8217;en savez rien encore, c&#8217;est que, pendant le repas du soir, la princesse vous verse un narcotique dans votre vin, si bien qu&#8217;en vous levant de table, il faut vous mettre au lit, et que vous dormez profondément, jusqu&#8217;au lendemain.<br />
—  Holà ! il faut que je me tienne sur mes gardes, et bientôt vous verrez du nouveau ici.<br />
La pauvre bergère était mal vue et détestée des domestiques du château, qui savaient qu&#8217;elle passait ses nuits dans la chambre du maître, et la cuisinière ne lui donnait plus que du pain d&#8217;orge, comme aux chiens.<br />
Le lendemain matin, elle alla encore au bois, avec ses brebis, et la princesse lui acheta sa troisième boule d&#8217;or, au même prix que les deux autres, pour passer une troisième nuit avec le maître, dans sa chambre à coucher.<br />
Quand l&#8217;heure du repas du soir fut venue, le maître se tint sur ses gardes, cette fois. Pendant qu&#8217;il causait avec son voisin, il vit la princesse qui lui versait, encore du narcotique dans son verre. Il ne fit pas semblant de s&#8217;en apercevoir, mais, au lieu de boire le vin, il le jeta sous la table, sans être remarqué de la princesse.<br />
En se levant de table, il feignit d&#8217;être pris de sommeil, comme les autres soirs, et se rendit dans   sa chambre.   La  bergère vint aussi, peu après. Cette fois, il ne dormait pas, et, dès qu&#8217;il k vit, il se jeta dans ses bras, et ils pleurèrent de joie et de bonheur de se retrouver.<br />
—  Retourne, à présent, dans ta chambre, ma pauvre femme, lui dit-il au bout de quelque temps, et demain, tu verras du nouveau ici.<br />
Le lendemain, il y avait un grand repas au château, pour fixer le jour du mar<br />
Il y avait une fois un bonhomme qui était resté veuf avec trois filles. Un jour, une de ses filles lui dit :<br />
—   Si vous vouliez aller me chercher une cruche d&#8217;eau, à la fontaine, mon père ? Il n&#8217;y en a pas une goutte dans la maison, et il m&#8217;en faut pour notre pot au feu.<br />
—  C&#8217;est bien, ma fille, répondit le vieillard.<br />
Et il prit une cruche et se rendit à la fontaine. Au moment où il était penché sur l&#8217;eau, emplissant sa cruche, un crapaud lui sauta à la figure et s&#8217;y colla si bien que tous ses efforts pour l&#8217;arracher demeurèrent inutiles.<br />
—  Tu ne pourras m&#8217;arracher d&#8217;ici, lui dit le crapaud, que quand tu m&#8217;auras promis de me donner une de tes filles en mariage !<br />
Il laissa sa cruche auprès de la fontaine, et courut à la maison.<br />
—  O Dieu ! que vous est-il donc arrivé, père ? s&#8217;écrièrent ses filles, en voyant dans quel état il se trouvait.<br />
—  Hélas ! mes pauvres enfants, cet animal m&#8217;a sauté à la figure, au moment où je puisais de l&#8217;eau à la fontaine, et il dit à présent qu&#8217;il ne s&#8217;en ira, que si l&#8217;une de vous consent à le prendre pour mari.<br />
—   Grand Dieu ! que dites-vous là, mon père ? répondit sa fille aînée ; prendre un crapaud pour mari ! Il fait horreur à voir !<br />
Et elle détourna la tête, et sortit de la maison. La seconde fit comme elle.<br />
—  Eh bien ! mon pauvre père, dit alors la plus jeune, moi je consens à le prendre pour mari, car mon cœur ne pourrait souffrir de vous voir rester en cet état !<br />
Aussitôt le crapaud tomba à terre. On fixa le mariage au lendemain.<br />
Quand la fiancée entra dans l&#8217;église, accompagnée de son crapaud, le recteur (le curé) fut bien étonné, et il dit qu&#8217;il ne marierait jamais une chrétienne à un crapaud. Pourtant, il finit par les unir, quand le père de la fiancée lui eut tout raconté, et promis beaucoup d&#8217;argent.<br />
Alors,  le  crapaud  emmena  sa   femme  dans son château, — car il avait un beau château. Quand l&#8217;heure fut venue de se coucher, il la conduisit à sa chambre, et là, il quitta sa peau de crapaud et se montra sous l&#8217;apparence d&#8217;un jeune et beau prince ! Pendant que le soleil était sur l&#8217;horizon, il était crapaud, et la nuit, il était prince.<br />
Les deux sœurs de la jeune mariée venaient quelquefois lui faire visite, et elles étaient bien étonnées de la trouver si gaie ; elle chantait et riait continuellement.<br />
—  Il y a quelque chose là-dessous, se disaient-elles ; il faut la surveiller, pour voir.<br />
Une nuit, elles vinrent, tout doucement, regarder par le trou de la serrure, et elles furent bien étonnées de voir un prince jeune et beau, au lieu d&#8217;un crapaud !<br />
—   Tiens! tiens! le beau prince!&#8230; Si j&#8217;avais su !&#8230; disaient-elles alors.<br />
Elles entendirent le prince dire ces paroles à sa femme :<br />
—   Demain, je dois aller en voyage, et je laisserai à la maison ma peau de crapaud. Veillez bien qu&#8217;il ne lui arrive pas de mal, car j&#8217;ai encore un an et un jour à rester sous cette forme.<br />
—  C&#8217;est bien ! se dirent les deux sœurs, qui écoutaient à la porte.<br />
Le lendemain matin, le prince partit, comme il l&#8217;avait annoncé, et ses deux belles-sœurs vinrent faire visite à sa femme.<br />
—  Dieu, les belles choses que tu as ! Comme tu dois être heureuse avec ton crapaud ! lui disaient-elles.<br />
—  Oui, sûrement, mes chères sœurs, je suis heureuse avec lui.<br />
—   Où est-il allé ?<br />
—  Il est allé en voyage.<br />
—  Si tu veux, petite sœur, je te peignerai tes cheveux, qui sont si beaux!<br />
—  Je le veux bien, ma bonne sœur.<br />
Elle s&#8217;endormit, pendant qu&#8217;on lui peignait les cheveux, avec un peigne d&#8217;or, et ses sœurs prirent alors ses clefs, dans sa poche, enlevèrent la peau de crapaud de l&#8217;armoire où elle était renfermée, et la jetèrent au feu.<br />
La jeune femme, en se réveillant, fut étonnée de se retrouver seule. Son mari arriva, un moment après, rouge de colère.<br />
—  Ah ! malheureuse femme ! s&#8217;écria-t-il ; tu as fait, pour mon malheur et pour le tien aussi, ce que je t&#8217;avais bien défendu : tu as brûlé ma peau de crapaud ! Maintenant, je pars, et tu ne me reverras plus.<br />
La pauvre femme se mit à pleurer et dit :<br />
—  Je te suivrai, en quelque lieu que tu puisses aller.<br />
—  Non, ne me suis pas ; reste ici.<br />
Et il partit, en courant. Et elle de courir aussi après lui.<br />
—  Reste là, te dis-je.<br />
—  Je ne resterai pas, je te suivrai !<br />
Et il courait toujours. Mais, il avait beau courir, elle était sur ses talons. Il jeta alors une boule d&#8217;or derrière lui. Sa femme la ramassa, la mit dans sa poche, et continua de courir.<br />
—   Retourne à la maison ! retourne à la maison ! lui cria-t-il encore.<br />
—  Je n&#8217;y retournerai jamais sans toi !<br />
Il jeta une seconde boule d&#8217;or. Elle la ramassa, comme la première, et la mit dans sa poche. Puis, une troisième boule. Mais, la voyant toujours sur ses talons, il entra en colère, et lui donna un coup de poing en pleine figure. Le sang jaillit aussitôt, et sa chemise en reçut trois gouttes, qui y firent trois taches.<br />
Alors, la pauvre femme resta en arrière, et bientôt elle perdit de vue le fugitif ; mais, elle lui cria :<br />
—  Puissent ces trois taches de sang ne jamais disparaître, avant que j&#8217;arrive pour les effacer!<br />
Elle continua, malgré tout, sa poursuite. Elle entra dans un grand bois. Peu après, en suivant un sentier, sous les arbres, elle vit deux énormes lions, assis sur leur derrière, un de chaque coté du sentier. Elle en fut tout effrayée,<br />
—  Hélas ! se disait-elle, je perdrai la vie, ici, car je serai sûrement dévorée par ces deux lions ! Mais, n&#8217;importe! A la garde de Dieu !<br />
Et elle poursuivit sa route. Quand elle arriva près des lions, elle fut bien étonnée de les voir se coucher à ses pieds et lui lécher les mains. Si bien qu&#8217;elle se mit à les caresser, en leur passant la main sur la tête et sur le dos. Puis, elle continua sa route.<br />
Plus loin, elle vit un lièvre assis sur son derrière, sur le bord du sentier, et quand elle passa auprès de lui, le lièvre lui dit :<br />
—  Montez sur mon dos, et je vous conduirai hors du bois.<br />
Elle s&#8217;assit sur le dos du lièvre, et, en peu de temps, il l&#8217;eut mise hors du bois.<br />
—  Maintenant, lui dit le lièvre, avant de partir, vous êtes près du château où se trouve celui que vous cherchez.<br />
—  Merci, bonne bête du bon Dieu, lui dit la jeune femme.<br />
En effet, elle se trouva bientôt dans une grande avenue de vieux chênes, et non loin de là, elle vit des lavandières lavant du linge sur un étang.<br />
Elle s&#8217;approcha d&#8217;elles et entendit une d&#8217;elles qui disait :<br />
—  Ah ! ça, voici  une  chemise  qui doit être ensorcelée ! Depuis deux ans j&#8217;essaie, à chaque buée, d&#8217;enlever trois taches de sang qui sont dessus, et, j&#8217;ai beau faire, je n&#8217;en puis venir à bout !<br />
La voyageuse, entendant ces paroles, s&#8217;approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :<br />
—  Confiez-moi un instant cette chemise, je vous prie ; je pense que je réussirai à enlever les trois taches de sang.<br />
On lui donna la chemise, elle cracha sur les trois taches de sang, la trempa dans l&#8217;eau, frotta un peu et aussitôt les trois taches disparurent.<br />
—  Mille mercis, lui dit la lavandière ; notre maître est sur le point de se marier, et il sera heureux de voir les trois taches de sang parties, car c&#8217;est sa plus belle chemise.<br />
—  Je voudrais bien trouver de l&#8217;occupation dans la maison de votre maître.<br />
—  La gardeuse de moutons est partie, ces jours derniers, et elle n&#8217;est pas encore remplacée ; venez avec moi et je vous recommanderai.<br />
Elle fut reçue comme gardeuse de moutons. Tous les jours, elle conduisait son troupeau dans un grand bois, qui entourait le château, et souvent elle voyait son mari qui venait s&#8217;y promener avec la jeune princesse qui devait être sa femme. Son cœur battait plus fort, quand elle le voyait ; mais, elle n&#8217;osait pas parler.<br />
Elle avait toujours ses trois boules d&#8217;or, et souvent, pour se désennuyer, elle s&#8217;amusait à jouer aux boules. Un jour, la jeune princesse remarqua ses boules d&#8217;or, et elle dit à sa suivante :<br />
—   Voyez ! voyez ! les belles boules d&#8217;or qu&#8217;a cette fille ! Allez lui demander de m&#8217;en vendre une.<br />
La suivante alla trouver la bergère et lui dit :<br />
—  Les belles boules d&#8217;or que vous avez là, bergère ! Voudriez-vous en vendre une à la princesse, ma maîtresse ?<br />
—  Je ne vendrai pas mes boules ; je n&#8217;ai pas d&#8217;autre passe-temps, dans ma solitude.<br />
—  Bah ! vous êtes déraisonnable ; voyez comme vos habits sont en mauvais état ; vendez une de vos boules à ma maîtresse et elle vous paiera bien, et vous pourrez vous habiller proprement.<br />
—  Je ne demande ni or ni argent.<br />
—  Que désirez-vous donc ?<br />
—  Dormir une nuit avec votre maître !<br />
—  Comment ! mauvaise fille, osez-vous bien parler ainsi ?<br />
—  Je ne céderai une de mes boules d&#8217;or pour rien autre chose au monde.<br />
La suivante retourna auprès de sa maîtresse.<br />
—  Eh bien ! qu&#8217;a répondu la bergère ?<br />
—  Ce qu&#8217;elle a répondu? Je n&#8217;ose pas vous le dire.<br />
—  Dites-moi, vite.<br />
—  Elle a dit, la mauvaise fille, qu&#8217;elle ne céderait une de ses boules que pour dormir une nuit avec votre mari.<br />
—  Voyez donc ! Mais, n&#8217;importe, il faut que j&#8217;aie une de ses boules, coûte que coûte ; je mettrai un narcotique dans le vin de mon mari, pendant le souper, et il ne saura rien. Allez lui dire que j&#8217;accepte la condition, et apportez-moi une boule d&#8217;or.<br />
En se levant de table, le soir, le seigneur fut pris d&#8217;un besoin si impérieux de dormir, qu&#8217;il lui fallut aller se mettre au lit aussitôt. Peu après, on introduisit la bergère dans sa chambre. Mais, elle avait beau l&#8217;appeler des noms les plus tendres, l&#8217;embrasser, le secouer fortement, rien ne pouvait le réveiller.<br />
—   Hélas ! s&#8217;écriait alors la pauvre femme, en pleurant, j&#8217;aurai donc perdu toute ma peine? Après avoir tant souffert ! Je t&#8217;avais cependant épousé, quand tu étais crapaud, et que personne ne voulait de toi ! Et pendant deux longues années, par la chaleur, par le froid le plus cruel, sous la pluie, la neige, au milieu de la tempête, je t&#8217;ai cherché partout, sans perdre courage ; et maintenant, que je t&#8217;ai retrouvé, tu ne m&#8217;écoutes pas, tu dors comme un rocher ! Ah ! suis-je assez malheureuse !<br />
Et elle pleurait et sanglotait ; mais, hélas! il ne l&#8217;entendait pas.<br />
Le lendemain matin, elle se rendit encore dans le bois, avec ses brebis, triste et pensive. Dans l&#8217;après-midi, la princesse vint, comme la veille, se promener avec sa suivante. La bergère, en la voyant venir, se mit à jouer avec les deux boules d&#8217;or qui lui restaient. La princesse désira avoir une seconde boule, pour faire la paire, et elle dit encore à sa suivante :<br />
— Ailes m&#8217;acheter une seconde boule d&#8217;or de la bergère.<br />
La suivante obéit, et, pour abréger, le marché fut conclu au même prix que la veille : passer une seconde nuit avec le maître du château, dans sa chambre.<br />
Le maître, à qui la princesse versa encore un narcotique dans son vin, pendant le souper, alla, comme la veille, se coucher, au sortir de table, et dormit comme une roche. Quelque temps après, la bergère fut de nouveau introduite dans sa chambre, et elle recommença ses plaintes et ses sanglots. Un valet, passant par hasard près de la porte, entendit du bruit et s&#8217;arrêta pour écouter. Il fut bien étonné de tout ce qu&#8217;il entendit, et, le lendemain matin,  il   se rendit   auprès  de son maître et  lui dit :<br />
—  Mon maître, il se passe dans ce château des choses que vous ignorez et qu&#8217;il vous importe de connaître.<br />
—  Quoi donc ? Parlez, vite.<br />
—  Une pauvre femme, ! paraissant bien malheureuse et bien affligée, est arrivée au château depuis quelques jours, et par pitié, on l’a gardée pour remplacer la bergère, qui venait de partir. Un jour, la princesse, en se promenant dans le bois, avec sa suivante, la vit qui jouait aux boules avec des boules d&#8217;or. Elle désira aussitôt avoir ces boules, et envoya sa suivante pour les acheter de la bergère, à quelque prix que ce fût. La bergère ne demanda ni or ni argent, mais passer une nuit avec vous dans votre chambre à coucher, pour chacune de ses boules. Elle a déjà donné deux boules, et elle a passé deux nuits avec vous, dans votre chambre à coucher, sans que vous en ayez rien su. C&#8217;est une pitié d&#8217;entendre ses sanglots et ses plaintes. Je croirais assez qu&#8217;elle a l&#8217;esprit égaré, car elle dit des choses fort étranges, comme, par exemple, qu&#8217;elle a été votre femme, quand vous étiez crapaud, et qu&#8217;elle a marché, pendant deux années entières, à votre recherche&#8230;<br />
—  Est-il possible que tout cela soit vrai !<br />
—  Oui, mon maître, tout cela est vrai ; et si vous n&#8217;en savez rien encore, c&#8217;est que, pendant le repas du soir, la princesse vous verse un narcotique dans votre vin, si bien qu&#8217;en vous levant de table, il faut vous mettre au lit, et que vous dormez profondément, jusqu&#8217;au lendemain.<br />
—  Holà ! il faut que je me tienne sur mes gardes, et bientôt vous verrez du nouveau ici.<br />
La pauvre bergère était mal vue et détestée des domestiques du château, qui savaient qu&#8217;elle passait ses nuits dans la chambre du maître, et la cuisinière ne lui donnait plus que du pain d&#8217;orge, comme aux chiens.<br />
Le lendemain matin, elle alla encore au bois, avec ses brebis, et la princesse lui acheta sa troisième boule d&#8217;or, au même prix que les deux autres, pour passer une troisième nuit avec le maître, dans sa chambre à coucher.<br />
Quand l&#8217;heure du repas du soir fut venue, le maître se tint sur ses gardes, cette fois. Pendant qu&#8217;il causait avec son voisin, il vit la princesse qui lui versait, encore du narcotique dans son verre. Il ne fit pas semblant de s&#8217;en apercevoir, mais, au lieu de boire le vin, il le jeta sous la table, sans être remarqué de la princesse.<br />
En se levant de table, il feignit d&#8217;être pris de sommeil, comme les autres soirs, et se rendit dans   sa chambre. La  bergère vint aussi, peu après. Cette fois, il ne dormait pas, et, dès qu&#8217;il la vit, il se jeta dans ses bras, et ils pleurèrent de joie et de bonheur de se retrouver.<br />
—  Retourne, à présent, dans ta chambre, ma pauvre femme, lui dit-il au bout de quelque temps, et demain, tu verras du nouveau ici.<br />
Le lendemain, il y avait un grand repas au château, pour fixer le jour du mariage. Il y avait là des rois, des reines, des princes, des princesses et beaucoup d&#8217;autres personnes de haute condition. Vers la fin du repas, le futur gendre se leva et dit :<br />
—  Mon beau-père, je voudrais avoir votre avis sur le cas que voici :<br />
J&#8217;avais un joli petit coffret, avec une jolie petite clef d&#8217;or ; je perdis la clef de mon coffret, et j&#8217;en fis faire une autre. Mais, voilà que, peu de temps après, je retrouvai ma première clef, de sorte que j&#8217;en ai, à présent, deux au lieu d&#8217;une. De laquelle pensez-vous, beau-père, que je dois faire usage ?<br />
—  Respect toujours à la vieillesse, répondit le futur beau-père.<br />
Alors, le prince entra dans un cabinet, à côté, et en revint aussitôt, en tenant par la main la bergère, habillée simplement, mais proprement, et il dit, en la présentant à la compagnie :<br />
— Eh bien ! voici ma première clef, c&#8217;est-à-dire ma première femme, que j&#8217;ai retrouvée ; c&#8217;est ma femme, je l&#8217;aime toujours, et je n&#8217;en aurai jamais d&#8217;autre qu&#8217;elle <sup class="ref"><a href="#note1">(1)</a></sup><a name="texte1"></a> !<br />
Et ils retournèrent alors dans leur pays, où ils vécurent heureux ensemble, jusqu&#8217;à la fin de leurs jours.<br />
Et voilà le conte de l&#8217;Homme-crapaud. Comment le trouvez-vous ?</p>
<p>Conté par Barba Tassel, du bourg de Plouaret. — 1869.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Comme je l&#8217;ai déjà <a href="/lhomme-poulain/">fait remarquer</a>, c&#8217;est ordinairement la princesse qui doit proposer cette énigme.</span></p>
<p class="pdf"><a href="/download/homme-crapaud.zip" title="Fichier zip contenant L'Homme-Crapaud au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>L&#8217;Homme-Poulain</title>
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		<pubDate>Sat, 19 Apr 2008 07:57:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Métamorphoses]]></category>
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		<description><![CDATA[R. Gianadda &#038; T. TraditoLes Celtes, les Germains et les Vikings CollectifPays Celtes : Hauts lieuxet chemins secrets C. Guyonvarc&#8217;hLes druides Il y avait autrefois, au vieux château de Kerouéz, en la commune de Loguivi-Plougras, un seigneur riche et puissant qui avait un fils unique, lequel était venu au monde avec une tête de poulain, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2754102582?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2754102582"><img src="/img/51W37ehZe2L._SL160_.jpg" width="109" height="160" alt="Les Celtes, les Germains et les Vikings" />
<p>R. Gianadda &#038; T. Tradito<br />Les Celtes, les Germains<br /> et les Vikings</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2754102582" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg4"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2737329663?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2737329663"><img src="/img/51MB0XN7CQL._SL160_.jpg" width="150" height="160" alt="Pays Celtes : Hauts lieux et chemins secrets" />
<p>Collectif<br />Pays Celtes : Hauts lieux<br />et chemins secrets</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2737329663" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2858829209?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2858829209"><img src="/img/416NXQYMKEL._SL160_.jpg" width="105" height="160" alt="Les druides" />
<p>C. Guyonvarc&#8217;h<br />Les druides</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2858829209" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait autrefois,</strong> au vieux château de Kerouéz, en la commune de Loguivi-Plougras, un seigneur riche et puissant qui avait un fils unique, lequel était venu au monde avec une tête de poulain, ce dont toute la famille était fort désolée. Quand l&#8217;enfant à tête de poulain eut atteint l&#8217;âge de dix-huit ans, il dit un jour à sa mère qu&#8217;il voulait se marier, et qu&#8217;il fallait aller lui demander une des filles du fermier, qui avait trois jolies jeunes filles.<br />
La bonne dame se rendit chez sa fermière, un peu embarrassée de sa commission. Après avoir causé longtemps avec elle de son bétail, de ses enfants et de mille autres choses, elle expliqua enfin le motif de sa visite.<br />
— Jésus ! Madame, que dites-vous là ! Donner ma fille, une chrétienne, à un homme qui a une tête de bête ! s&#8217;écria la fermière.<br />
—  Ne vous effrayez pas trop de cela, ma pauvre femme, c&#8217;est Dieu qui me l&#8217;a donné ainsi, et il en est assez malheureux, le pauvre enfant ! Du reste, c&#8217;est la douceur et la bonté même, et votre fille serait heureuse avec lui.<br />
—  Je vais demander à mes filles, et si l&#8217;une d&#8217;elles accepte, je n&#8217;y ferai point d&#8217;opposition.<br />
Et la bonne femme alla trouver ses filles, et leur expliqua le motif de la visite de la dame du château.<br />
—   Osez-vous bien nous faire une pareille proposition ? répondirent les deux aînées ; épouser quelqu&#8217;un qui a une tête de poulain ! Il faudrait être bien à court de galants, et, Dieu, merci, nous n&#8217;en sommes pas là.<br />
—  Mais, songez donc comme il est riche, et, comme il est fils unique, le château et tout le reste vous appartiendra.<br />
—  C&#8217;est vrai, reprit l&#8217;aînée, je serai ainsi châtelaine ; eh bien ! dites-lui que je consens à l&#8217;épouser.<br />
La mère transmit la réponse de sa fille aînée à la dame, et celle-ci<span id="more-32"></span> revint tout heureuse au château, pour annoncer la nouvelle à son fils.<br />
On s&#8217;occupa immédiatement des préparatifs de la noce.<br />
Quelques jours après, la jeune fiancée était près du <em>douet</em>, dans le bois, regardant les servantes du château qui lavaient le linge, causant et riant avec elles. Une d&#8217;elles lui dit :<br />
—   Comment pouvez-vous prendre pour époux quelqu&#8217;un qui a une tête de poulain, une belle fille comme vous !<br />
—   Bah ! répondit-elle, il est riche ; et puis, soyez tranquilles, il ne sera pas longtemps mon mari, car, la première nuit de mes noces, je lui couperai le cou.<br />
En ce moment, vint à passer un beau seigneur qui, ayant entendu la conversation, dit :<br />
—  Vous avez là une singulière conversation !<br />
—   Ces lavandières, Monseigneur, répondit la jeune fiancée, se moquent de moi, parce que je consens à me marier avec le jeune seigneur du château, qui a une tête de poulain ; mais, je ne serai pas longtemps la femme de cet animal-là, car, la première nuit de mes noces, je lui couperai le cou.<br />
—  Vous ferez bien, répondit l&#8217;inconnu. Et il poursuivit sa route, et disparut.<br />
Enfin, le jour des noces arriva. Grande fête au château et grands festins. L&#8217;heure venue, les filles d&#8217;honneur conduisirent la jeune mariée à la chambre nuptiale, la déshabillèrent, la mirent au lit, puis se retirèrent. Le jeune époux arriva alors, beau et brillant ; car, après le coucher du soleil, il perdait sa tête de poulain et devenait en tout semblable aux autres hommes. Il courut au lit, se pencha sur la jeune épouse, comme pour l&#8217;embrasser, et lui coupa la tête !&#8230;<br />
Le lendemain matin, quand sa mère vint, elle fut saisie d&#8217;horreur au spectacle qui s&#8217;offrit à ses yeux, et s&#8217;écria :<br />
—  Dieu, mon fils, qu&#8217;avez-vous fait ?<br />
—  Je lui ai fait, ma mère, ce qu&#8217;elle voulait me faire à moi-même.<br />
Trois mois après, l&#8217;envie de se marier reprit le seigneur à la tête de poulain, et il pria sa mère de lui aller demander la seconde fille du fermier. Celle-ci ignorait, sans doute, la manière dont sa sœur avait péri ; aussi, accepta-t-elle avec empressement la proposition qui lui était faite, toujours à cause des grands biens du jeune seigneur.<br />
Les préparatifs de la noce commencèrent aussitôt, et un jour qu&#8217;elle était, comme sa sœur, près du <em>douet</em>, regardant les lavandières du château, causant et riant avec elles, quelqu&#8217;une lui dit :<br />
—  Comment pouvez-vous prendre pour mari un homme à tête de poulain, jolie comme vous êtes ? Et puis, prenez  bien garde, personne ne sait bien au juste ce qu&#8217;est devenue votre  sœur aînée&#8230;<br />
—  Soyez donc tranquilles, je saurai bien me débarrasser de cet animal-là ; je le tuerai comme un pourceau, la première nuit de ses noces, et tous ses biens me resteront.<br />
En ce moment vint encore à passer le même seigneur inconnu, qui s&#8217;arrêta un instant et dit :<br />
—  Vous avez là une étrange conversation, jeunes filles !<br />
— Ce sont ces filles, Monseigneur, qui me dissuadent de me marier avec le jeune maître du château, parce qu&#8217;il a une tête de poulain ; mais, je l&#8217;égorgerai, comme un pourceau, la première nuit de mes noces, et tous ses biens m&#8217;appartiendront.<br />
—  Vous ferez bien, — répliqua l&#8217;inconnu ; — et il disparut.<br />
Les noces furent célébrées avec solennité, comme la première fois ; festins magnifiques, musique, danses, toutes sortes de jeux. Mais, le lendemain matin, la jeune mariée fut encore trouvée dans son lit, la tête coupée !&#8230;<br />
Trois mois après, le jeune seigneur à la tête de poulain dit à sa mère de lui aller demander la troisième fille du fermier. Les parents firent des difficultés, cette fois ; le sort de leurs deux aînées les effrayait. Mais, on leur offrit de  leur céder leur métairie en toute propriété, et ce fut là un argument irrésistible. D&#8217;ailleurs, la jeune fille elle-même était consentante et dit à sa mère : — Je le prendrai volontiers, ma mère ; si mes deux sœurs ont perdu la vie, c&#8217;est de leur faute ; c&#8217;est leur langue qui en a été la cause.<br />
On fit donc des préparatifs de noces au château, pour la troisième fois. Comme ses deux aînées, la jeune fiancée alla causer avec les lavandières sur l&#8217;étang.<br />
—  Comment, lui disaient-elles, une jolie fille comme vous, vous allez vous marier avec quelqu&#8217;un qui a une tête de poulain, et après ce qui est arrivé à vos deux sœurs aînées !<br />
—  Oui, oui, répondit-elle, avec assurance, je me marierai avec lui et je n&#8217;ai pas peur qu&#8217;il m&#8217;arrive comme à mes sœurs ; s&#8217;il leur est arrivé malheur, c&#8217;est leur langue qui en a été la cause.<br />
En ce moment, vint à passer le même seigneur que les deux autres fois, qui entendit la conversation, et poursuivit sa route, sans rien dire, cette fois.<br />
Les noces eurent lieu avec grande pompe et solennité ; festins magnifiques, musique, danses, jeux et divertissements de toute sorte, comme les deux premières fois. La seule différence fut que, le lendemain, la jeune mariée vivait encore. Pendant  neuf mois,   elle   vécut heureuse avec son mari. Celui-ci n&#8217;avait sa tête de poulain que pendant le jour ; le soleil couché, il devenait un beau jeune homme, jusqu&#8217;au lendemain matin.<br />
Au bout de neuf mois, la jeune femme donna le jour à un fils, un bel enfant, bien conformé, et sans tête de poulain. Au moment de partir pour faire baptiser l&#8217;enfant, le père dit à la jeune mère :<br />
—  J&#8217;avais été condamné à porter une tête de poulain, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;un enfant me fût né ; maintenant je vais être délivré, et, une fois mon fils baptisé, je serai en tout semblable aux autres hommes. Mais, ne dites rien de ceci à qui que ce soit, jusqu&#8217;à ce que les cloches du baptême aient cessé de sonner ; si vous en dites la moindre chose, même à votre mère, je disparaîtrai à l&#8217;instant, et vous ne me reverrez plus jamais !<br />
Ayant fait cette recommandation, il partit avec le parrain et la marraine, pour faire baptiser son fils.<br />
Bientôt la jeune mère entendit les cloches de son lit, et elle était tout heureuse. Dans son impatience d&#8217;annoncer la bonne nouvelle à sa mère, qui était près de son lit, elle ne put attendre qu&#8217;elles eussent cessé de sonner et parla. Aussitôt elle vit arriver son mari, avec sa tête de poulain, couvert de poussière et fort en colère.<br />
—  Ah ! malheureuse, s&#8217;écria-t-il, qu&#8217;as-tu fait ?<br />
A présent, je pars, et tu ne me reverras plus jamais !<br />
Et il partit aussitôt, sans même l&#8217;embrasser.<br />
Elle se leva pour le retenir ; ne le pouvant pas, elle courut après lui.<br />
—  Ne me suis pas ! lui cria-t-il.<br />
Mais elle ne l&#8217;écoutait pas, et courait toujours.<br />
—  Ne me suis pas, te dis-je !<br />
Elle était sur ses talons, elle allait l&#8217;atteindre ; il se détourna alors et lui donna un coup de poing en pleine figure. Le sang jaillit jusque sur sa chemise, et y fit trois taches.<br />
—  Puissent ces taches, s&#8217;écria la jeune femme, ne pouvoir jamais être effacées, jusqu&#8217;à ce que j&#8217;arrive pour les enlever moi-même !<br />
—  Et toi, malheureuse, répondit son mari, tu ne me retrouveras que lorsque tu auras usé trois paires de chaussures de fer à me chercher !<br />
Pendant que le sang, qui coulait en abondance du nez de la jeune mère, l&#8217;empêchait de poursuivre, l&#8217;homme-poulain continuait sa course, et elle l&#8217;eut bientôt perdu de vue.<br />
Alors, elle se fit faire trois paires de chaussures de fer, et partit à sa recherche. Elle allait au hasard, ne sachant quelle direction prendre.<br />
Après avoir marché pendant dix ans, sa troisième paire de   chaussures était   presque   usée,<br />
quand elle se trouva un jour auprès d&#8217;un château, où des servantes étaient à laver du linge, sur un étang. Elle s&#8217;arrêta un instant pour les regarder, et entendit une des lavandières qui disait :<br />
—  La voici encore, la chemise ensorcelée ! Elle se présente à toutes les buées, et j&#8217;ai beau la frotter avec du savon, je ne puis enlever les trois taches de sang qui s&#8217;y trouvent ; et demain le seigneur en aura besoin pour aller à l&#8217;église, car c&#8217;est sa plus belle chemise !<br />
La jeune femme écoutait de toutes ses oreilles. Elle s&#8217;approcha de la lavandière qui parlait ainsi, et lui dit :<br />
—  Confiez-moi un peu cette chemise, je vous prie ; je pense que je réussirai à faire disparaître les taches.<br />
On lui donna la chemise ; elle cracha sur les taches, la trempa dans l&#8217;eau, puis la frotta, et les taches disparurent.<br />
—  Je vous remercie, lui dit la lavandière ; allez au château, demandez à loger et tantôt, quand j&#8217;arriverai, je vous recommanderai à la cuisinière.<br />
Elle se rendit au château, elle mangea à la cuisine avec les domestiques, et on la fit coucher dans un petit cabinet, tout près de la chambre du seigneur. Tous les lits étaient occupés partout. Vers minuit, le seigneur entra dans sa chambre. Le cœur de la jeune femme battait si fort, de se trouver si près de son mari, qu&#8217;elle faillit s&#8217;évanouir. Une cloison de planches seule les séparait l&#8217;un de l&#8217;autre. Elle frappa avec son doigt sur la cloison ; son mari répondit de l&#8217;autre côté.<br />
Elle se fit connaître, et son mari s&#8217;empressa de venir la rejoindre. Jugez s&#8217;ils furent heureux de se retrouver, après une si longue séparation, et tant de maux soufferts !<br />
Il était grand temps ! Le lendemain devait se célébrer son mariage avec la fille du maître de ce château. Mais, il fit remettre la cérémonie, je ne sais sous quel prétexte, et comme le festin était préparé, et que les invités étaient tous arrivés, on se mit à table. L&#8217;étrangère, belle comme une princesse, quoique peu parée, fut présentée à la société, par la fiancée, comme sa cousine.<br />
Le repas fut fort gai. Vers la fin, le fiancé parla ainsi à son futur beau-père <sup><em><a href="#note1">(1)</a></em></sup><a name="texte1"></a> :<br />
— Beau-père, je voudrais avoir votre avis sur le cas que voici : J&#8217;ai un joli coffret, rempli d&#8217;objets précieux, et dont j&#8217;avais perdu la clef. J&#8217;ai fait faire une nouvelle clef, et je viens maintenant de retrouver la première. A laquelle dois-je donner la préférence ?<br />
—  Respect est toujours dû à ce qui est ancien, répondit le vieillard ; il faut reprendre votre première clef.<br />
—  Eh bien ! voici ma première femme, que je viens de retrouver, car je suis déjà marié ; et comme je l&#8217;aime toujours, je pense qu&#8217;il me convient de la reprendre, comme vous l&#8217;avez dit vous-même.<br />
Grand fut l&#8217;étonnement de tout le monde ; et au milieu du silence général, il prit sa première femme par la main, et sortit avec elle de la salle du festin.<br />
Ils retournèrent dans leur pays et vécurent heureux ensemble, le reste de leurs jours.</p>
<p>Conté par Barbe Tassel, au bourg de Plonaret. — 1869.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br /><span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> C&#8217;est ordinairement l&#8217;héroïne du récit qui propose cette énigme.</span></p>
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		<title>Trégont-À-Baris</title>
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		<pubDate>Mon, 18 Feb 2008 02:41:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Château]]></category>
		<category><![CDATA[Crapaud]]></category>
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		<category><![CDATA[Jument]]></category>
		<category><![CDATA[Tome 1]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages vers le soleil]]></category>

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		<description><![CDATA[(1) Eur wech a oa, eur wech a vô, Comansamant ann holl gaozo : N&#8217;eûs na mar na martezé Hen eûs tri droad ann trèbè. Il y avait une fois, il y aura un jour, C&#8217;est le commencement de tous les contes. Il n&#8217;y a ni si ni peut-être, Le trépied a bien trois pieds. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><sup><em><a href="#note1">(1)</a></em></sup><a name="texte1"></a>
<div class="intro2">
Eur wech a oa, eur wech a vô,<br />
Comansamant ann holl gaozo :<br />
N&#8217;eûs na mar na martezé<br />
Hen eûs tri droad ann trèbè.</p>
<p>Il y avait une fois, il y aura un jour,<br />
C&#8217;est le commencement de tous les contes.<br />
Il n&#8217;y a ni si ni peut-être,<br />
Le trépied a bien trois pieds.</p></div>
<div class="livre lpt lmarg7"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2733810189?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2733810189"><img src="/img/51DbtaWOa8L._SL160_.jpg" width="130" height="160" alt="Légendes du Moyen Age" />
<p>Francesc Miralles<br />Légendes du Moyen Age</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2733810189" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
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<p>L. &#038; J. Laing<br />L&#8217;Art Celte</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2878110560" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><br class="separator" /><strong>Du temps que le Seigneur</strong> Dieu voyageait dans la Basse-Bretagne, accompagné de saint Pierre et de saint Jean, un jour qu&#8217;ils cheminaient tous les trois, tout en causant, il leur sembla entendre les vagissements d&#8217;un petit enfant, dans une douve, au bord de la route. Ils descendirent dans la douve et y trouvèrent, en effet, parmi les fougères, un petit enfant abandonné, un fort bel enfant. Ils l&#8217;emportèrent. Une vieille femme, qui n&#8217;avait pas d&#8217;enfant, se chargea de lui, et l&#8217;éleva comme s&#8217;il eût été son propre fils.<br />
L&#8217;enfant venait bien. A quinze ans, c&#8217;était déjà un gars vigoureux et de bonne mine. Il voulut voyager. La vieille eut beau le sermonner et le supplier de ne pas la quitter, il fallut le laisser partir. Elle lui donna quelque peu d&#8217;argent, et il prit la route de Paris.<br />
En arrivant à Paris, il alla tout droit demander du travail au palais du Roi. On le reçut, parce qu&#8217;il était un garçon de bonne mine, et même un joli garçon. Il ne fut pas longtemps sans être remarqué du Roi, qui le prit en affection. Si bien que les autres valets devinrent jaloux de lui, et cherchèrent les moyens de le perdre.<br />
Un jour, qu&#8217;ils causaient entre eux de leurs affaires, quelqu&#8217;un dit :<br />
— Je voudrais bien savoir ce qui est cause que le Soleil est si rouge, quand il se lève, le matin.<br />
—  Ce n&#8217;est pas aisé à savoir cela, répondirent les autres.<br />
— Si nous disions au Roi que Trégont-à-Baris (on lui avait donné, je ne sais pourquoi, ce nom, qui signifie Trente-de-Paris) s&#8217;est vanté d&#8217;être capable d&#8217;aller demander au Soleil<span id="more-31"></span> pourquoi il est si rouge, quand il se lève, le matin ?<br />
—  Oui, disons-lui cela.<br />
Le premier garçon d&#8217;écurie alla donc trouver le Roi, et lui dit :<br />
—  Si vous saviez, Sire, ce qu&#8217;a dit Trégont-à-Baris ?<br />
—  Et qu&#8217;a-t-il donc dit ? demanda le Roi.<br />
— Il a dit qu&#8217;il était capable d&#8217;aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève.<br />
— Il n&#8217;est pas possible qu&#8217;il ait dit cela.<br />
—  Il l&#8217;a dit ; je vous l&#8217;affirme, Sire.<br />
— Eh bien ! dites-lui de venir me parler, alors. Trégont-à-Baris se rendit auprès du Roi.<br />
—  Comment ! Trégont-à-Baris, vous avez dit que vous êtes capable d&#8217;aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève ?<br />
—  Moi, Sire ? Je n&#8217;ai jamais dit rien de semblable.<br />
—  Vous l&#8217;avez dit, mon garçon, on me l&#8217;a affirmé, et il faut que vous fassiez ce dont vous vous êtes vanté, ou il n&#8217;y a que la mort pour vous. Allez.<br />
Voilà le pauvre Trégont-à-Baris bien embarrassé, je vous prie de le croire. — C&#8217;en est fait de moi ! se disait-il à lui-même. Il se mit pourtant en route, à la grâce de Dieu.<br />
En sortant de la cour, il vit une magnifique jument blanche, qui vint à lui, et lui parla ainsi :</p>
<p>— Monte sur mon dos, et je te conduirai jusqu&#8217;au Soleil. Nous avons mille lieues à faire pour arriver, avant le coucher du Soleil, au premier château où nous passerons la nuit.<br />
Trégont-à-Baris monta sur le dos de la belle jument blanche, et aussitôt celle-ci s&#8217;éleva en l&#8217;air avec lui. Ils arrivèrent auprès d&#8217;un château, au moment où le Soleil allait se coucher. Trégont-à-Baris descendit, sur le conseil de la jument, et frappa à la porte du château : dao ! dao !<br />
—  Qui est là ? demanda une voix de l&#8217;intérieur.<br />
— Trégont-à-Baris ! Ma cavale et moi nous faisons trente et un !<br />
On lui ouvrit et il entra, et il soupa avec la fille du maître du château.<br />
—  Où allez-vous comme cela ? lui demanda celle-ci.<br />
—  Ma foi, Princesse, je ne sais pas trop. On m&#8217;a commandé d&#8217;aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève, et je ne sais de quel côté me diriger.<br />
— Eh bien ! si jamais vous arrivez au but de votre voyage, chez le Soleil, demandez-lui aussi, je vous prie, ce qui est cause que mon père est malade, depuis si longtemps, et ce qu&#8217;il faudrait faire pour lui rendre la santé.<br />
— Je le lui demanderai, Princesse.<br />
Le lendemain matin, dès que le Soleil fit levé, Trégont-à-Baris remonta sur sa jument blanche. Celle-ci s&#8217;éleva en l&#8217;air aussitôt, et les voilà partis, plus rapides que le vent.<br />
Au coucher du Soleil, ils arrivèrent devant un second château, qui était à mille lieues du premier. Trégont-à-Baris fut bien reçu par le maître du château, qui l&#8217;invita, comme le premier, à souper à sa table.<br />
—  Et où allez-vous ainsi ? lui demanda-t-il.<br />
—  Ma foi, on m&#8217;a ordonné d&#8217;aller demander au Soleil pourquoi il est si rouge, le matin, quand il se lève, et j&#8217;y vais ; mais, je ne sais trop quel chemin prendre.<br />
—  Eh bien, si jamais vous arrivez chez le Soleil, demandez-lui aussi, je vous prie, ce qui est cause qu&#8217;un poirier que j&#8217;ai dans mon jardin est desséché et stérile, d&#8217;un côté, tandis que de l&#8217;autre côté, il produit des fruits, tous les ans.<br />
—  Je le lui demanderai, volontiers.<br />
Le lendemain matin, il partit encore, de bonne heure, avec sa jument blanche.<br />
—  Comment ! ne sommes-nous pas encore près d&#8217;arriver ? demanda Trégont-à-Baris à sa cavale.<br />
—  Si, répondit-elle, nous n&#8217;avons plus que mille lieues à faire. Bientôt, nous arriverons près d&#8217;un bras de mer, où il nous faudra nous séparer, et tu me laisseras de ce côté de l&#8217;eau. Un passeur se trouvera là,  qui te passera dans sa  barque, pour franchir le bras de mer. Il te demandera où tu vas ; mais, ne le lui dis pas, et, en revenant, ne lui dis pas encore où tu auras été, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il t&#8217;ait déposé de ce côté de l&#8217;eau.<br />
Ils continuèrent leur route, et arrivèrent bientôt au bras de mer. Trégont-à-Baris mit sa cavale au pâturage, dans un pré qui se trouvait là, et s&#8217;avança vers le passeur, qu&#8217;il aperçut sur sa barque.<br />
—  Si je ne suis pas indiscret, où allez-vous ainsi, seigneur ? lui demanda celui-ci, pendant qu&#8217;il lui faisait passer l&#8217;eau.<br />
—  Passez-moi toujours, et, au retour, je vous dirai où j&#8217;aurai été.<br />
Le voilà de l&#8217;autre côté. Alors, il aperçut devant lui le château du Soleil, la plus belle merveille qu&#8217;eussent jamais contemplée ses yeux. Il s&#8217;en approcha, pour entrer. Le Soleil allait se lever, et, en le voyant venir, il lui cria :<br />
—  Éloigne-toi ! Éloigne-toi, vite, ou je vais te brûler ! Qu&#8217;es-tu venu faire ici ?<br />
—  Je suis venu, Monseigneur le Soleil, vous demander pourquoi vous êtes si rouge, quand vous vous levez, le matin.<br />
—  Je te le dirai. C&#8217;est qu&#8217;en ce moment, je passe sur le château de la Princesse au Château d&#8217;Or. Pars vite, maintenant, pour que je me lève. Va-t&#8217;en, ou je te brûlerai.<br />
—  Il faut que vous me disiez encore, auparavant, ce qu&#8217;il faut faire pour rendre la santé à un prince malade, qui demeure dans le premier château où j&#8217;ai passé la nuit, en venant ici, et que les médecins ne peuvent pas guérir.<br />
—  Il y a un crapaud sous le pied droit de son lit ; qu&#8217;on tue ce crapaud, et aussitôt le malade recouvrera la santé. Pars vite, à présent.<br />
—  Une dernière question, Monseigneur le Soleil. Je ne partirai pas que vous ne m&#8217;ayez encore dit ce qui est cause qu&#8217;un poirier, qui est dans le jardin du château où j&#8217;ai passé la seconde nuit, en venant ici, est tout sec et mort d&#8217;un côté, tandis que l&#8217;autre côté, il donne des fruits en abondance, tous les ans.<br />
— C&#8217;est que, sous ce poirier, il y a une barrique d&#8217;argent, et le côté où se trouve l&#8217;argent est desséché et stérile, pendant que l&#8217;autre est vert et plein de vie. Pars vite, à présent, car je suis en retard.<br />
Trégont-à-Baris salua et partit, ayant appris ce qu&#8217;il voulait apprendre, et alors le Soleil se leva.<br />
Arrivé auprès du bras de mer, le passeur le prit sur sa barque, et, au milieu du passage, il lui demanda :<br />
— Eh bien ! que vous a dit le Soleil <em><sup><a href="#note2">(2)</a></sup></em> ?<br />
— Je vous le dirai, quand je serai de l&#8217;autre côté de l&#8217;eau.<br />
—  Dites-le-moi tout de suite, ou je vais vous jeter dans l&#8217;eau.<br />
—  C&#8217;est le vrai moyen de ne rien savoir ; ainsi, ce que vous avez de mieux à faire, c&#8217;est de me conduire de l&#8217;autre côté.<br />
Et le passeur le conduisit de l&#8217;autre côté de l&#8217;eau.<br />
—  Dites-le-moi, maintenant que vous êtes passé, lui demanda-t-il encore.<br />
— Je vous le dirai, une autre fois, si je repasse jamais par ici.<br />
—  Hélas ! me voilà encore pris ! s&#8217;écria le passeur. Ma malédiction sur toi ! Il y a cinq cents ans que je suis passeur ici, et tu pouvais me délivrer en répondant à ma question !&#8230;<br />
—  Oui, pour prendre ta place et rester là aussi longtemps que toi, plus longtemps peut-être&#8230; Merci ! Et il partit.<br />
Il retrouva sa cavale où il l&#8217;avait laissée.<br />
—  Eh bien ! lui demanda-t-elle, t&#8217;en es-tu bien tiré ?<br />
—  Très bien.<br />
— Monte sur mon dos, alors, et partons.<br />
Au coucher du Soleil, ils étaient devant le château où ils avaient passé la seconde nuit, en allant. Trégont-à-Baris y fut bien accueilli et il soupa encore avec le maître du château, qui lui demanda :<br />
—  Eh bien ! avez-vous fait ma commission auprès du Soleil ?<br />
—  Oui, je l&#8217;ai faite.<br />
—  Et que vous a-t-il dit ?<br />
—  Il m&#8217;a dit que, sous votre poirier, il y a une barrique d&#8217;argent, et que c&#8217;est le côté de l&#8217;arbre où se trouve l&#8217;argent qui est desséché et stérile, tandis que l&#8217;autre est vert et fertile.<br />
On abattit aussitôt le poirier, et l&#8217;on reconnut que le Soleil avait dit vrai.<br />
Le lendemain matin, Trégont-à-Baris et sa cavale se remirent en route, de bonne heure, et, au coucher du Soleil, ils étaient devant le premier château où ils avaient passé la nuit, en allant <sup><em><a href="#note3">(3)</a></em></sup>. Trégont-à-Baris y fut encore bien reçu, et il soupa avec la fille du maître, car celui-ci était toujours malade sur son lit.<br />
—  Eh bien ! lui demanda-t-elle, avez-vous fait ma commission auprès du Soleil ?<br />
—  Oui, je l&#8217;ai faite, Princesse.<br />
—  Et que vous a-t-il répondu ?<br />
—  Il m&#8217;a dit que, sous le pied droit du lit de votre père, il y a un crapaud, et que votre père ne recouvrera la santé que lorsque le crapaud en aura été enlevé et tué.<br />
On fouilla sous le lit et on trouva le crapaud, à l&#8217;endroit indiqué ; il fut tué, et aussitôt le maître du château recouvra la santé.<br />
Le lendemain matin, aussitôt le Soleil levé, Trégont-à-Baris et sa cavale se remirent en route, et, vers le soir, ils étaient de retour à Paris, devant le palais du Roi.<br />
—  Eh bien ! Trégont-à-Baris, lui demanda le Roi, dès qu&#8217;il parut en sa présence, avez-vous réussi dans votre <br />voyage ?<br />
— Parfaitement, Sire.<br />
—  Et que vous a répondu le Soleil ?<br />
—  Le Soleil, Sire, m&#8217;a répondu que ce qui fait qu&#8217;il est si rouge, le matin, quand il se lève, c&#8217;est le château de la Princesse au Château d&#8217;Or, quand il paraît dessus.<br />
—  C&#8217;est bien. Elle doit être bien belle, cette Princesse-là ?<br />
Trégont-à-Baris retourna à son travail, comme devant, et, pendant quelque temps, ses camarades le laissèrent en paix. Cependant, ils cherchaient toujours quelque moyen de se débarrasser de lui. Un d&#8217;entre eux alla encore trouver le Roi, peu après, et lui dit :<br />
—  Si vous saviez, Sire, de quoi s&#8217;est vanté Trégont-à-Baris ?<br />
—  De quoi donc s&#8217;est-il vanté encore ?<br />
—  De quoi ? De vous amener ici, dans votre palais, la Princesse au Château d&#8217;Or !<br />
— Vraiment ? Dites-lui de venir me parler sur-le-champ, car je suis bien désireux de voir cette Princesse-là.<br />
On avertit Trégont-à-Baris qu&#8217;il fallait se rendre immédiatement auprès du Roi.<br />
—  Comment ! Trégont-à-Baris, lui dit le vieux monarque, vous vous êtes vanté de pouvoir m&#8217;amener ici, dans mon palais, la Princesse au Château d&#8217;Or ?<br />
—  Moi ? mon Dieu ! Je n&#8217;ai jamais rien dit de semblable, Sire.<br />
—  Vous l&#8217;avez dit, et il faut que vous le fassiez, ou il n&#8217;y a que la mort pour vous. Partez immédiatement.<br />
Voilà notre pauvre Trégont-à-Baris bien embarrassé de nouveau. — Que faire ? se disait-il à lui-même. Si encore ma bonne cavale blanche venait, comme l&#8217;autre fois, à mon secours !<br />
Il partit, le lendemain matin, de bonne heure. A peine fut-il sorti de la cour, qu&#8217;il vit venir â lui sa cavale blanche, qui parla ainsi :<br />
— Monte vite sur mon dos, et partons, car nous avons un long voyage à faire.<br />
Il l&#8217;embrassa de joie, puis monta sur son dos, et les voilà partis.<br />
Ils arrivèrent au bord de la mer. En marchant sur la grève, ils virent un petit poisson, hors de l&#8217;eau, la bouche ouverte et près de mourir.<br />
—  Prends vite ce poisson et remets-le dans l&#8217;eau, dit la cavale blanche.<br />
Trégont-à-Baris s&#8217;empressa d&#8217;obéir, et le petit poisson, sortant sa tête de l&#8217;eau, dit :<br />
—  Ma bénédiction soit avec toi, Trégont-à-Baris ! Je suis le Roi des poissons, et si jamais tu as besoin de moi ou des miens, appelle, et j&#8217;arriverai aussitôt.<br />
Il entra alors dans une embarcation, qu&#8217;il vit là auprès, il traversa le bras de mer et se trouva devant le château de la Princesse, qui était tout en or. Il frappa à la porte, et la Princesse elle-même vint ouvrir.<br />
—  Bonjour à toi, Trégont-à-Baris ! lui dit-elle, en le faisant entrer. Tu viens ici me chercher pour aller avec toi à la cour du Roi de France.<br />
—  C&#8217;est ma foi vrai, Princesse.<br />
— J&#8217;irai avec toi ; mais, tu vas passer la nuit ici, et demain matin, nous partirons.<br />
Il passa la nuit dans le château, et le lendemain matin, ils partirent. La Princesse emporta la clé de son château ; mais, en passant la mer, elle la jeta au fond de l&#8217;abîme. Ils retrouvèrent la cavale blanche sur le rivage, ils montèrent tous les deux dessus, et prirent la route de Paris.<br />
Quand le vieux Roi vit la Princesse au Château d&#8217;Or, il en fut si transporté de joie et de bonheur, qu&#8217;il faillit en perdre la tête. Tous les jours, c&#8217;étaient des festins et des jeux, à la cour, et il voulait se marier sur-le-champ à la Princesse. Celle-ci lui disait qu&#8217;elle ne demandait pas mieux, mais, à une condition, c&#8217;est qu&#8217;on lui apporterait son Château d&#8217;Or, auprès de celui du Roi, car elle ne voulait pas en habiter d&#8217;autre.<br />
Voilà le Roi embarrassé. Comment apporter à Paris le château de la Princesse ? Était-ce possible ?<br />
—  Bah ! lui dit un de ses courtisans, celui qui vous a apporté la Princesse vous apportera bien son château aussi.<br />
Trégont-à-Baris fut encore averti d&#8217;aller trouver le Roi.<br />
—  Ah ça ! Trégont-à-Baris, il te faut encore m&#8217;aller chercher le Château d&#8217;or de la Princesse, et me l&#8217;apporter ici, car la Princesse ne veut pas en habiter d&#8217;autre.<br />
— Et comment voulez-vous, Sire ; que je fasse cela ?<br />
—  Tu t&#8217;y prendras comme tu l&#8217;entendras, mais, il faut que tu me l&#8217;apportes ici, ce château merveilleux, ou il n&#8217;y a que la mort pour toi.<br />
Voilà notre pauvre Trégont-à-Baris plus embarrassé que jamais.<br />
—  Si ma cavale me vient en aide, peut-être me tirerai-je encore d&#8217;affaire, se disait-il à lui-même.<br />
Le lendemain matin, en sortant de la cour du palais, il vit encore sa cavale blanche, qui l&#8217;attendait, et il lui conta tout.<br />
— Retourne vers le Roi, lui dit-elle, et dis-lui qu&#8217;avant de te mettre en route, il te faudra un cheval chargé d&#8217;or et un autre chargé de viande.<br />
Trégont-à-Baris demanda au Roi un cheval chargé d&#8217;or et un autre chargé de viande. On les lui donna, et aussitôt il se mit en route avec sa cavale blanche. Ils arrivèrent sur le rivage de la mer. Trégont-à-Baris chargea la viande dans un bateau, puis il partit, en laissant sur le rivage sa cavale et les deux chevaux. Il aborda sans tarder dans une île, où il vit quatre lions furieux qui se battaient et cherchaient à s&#8217;entre-dévorer, car ils mouraient de faim.<br />
— Ne vous battez pas de la sorte, mes pauvres bêtes, leur cria-t-il ; suivez-moi, et je vous donnerai à manger.<br />
Les quatre lions le suivirent jusqu&#8217;au bateau, et là il leur jeta de la viande à manger, à discrétion.<br />
—  Notre bénédiction soit avec toi, lui dirent alors les quatre lions, quand ils furent bien repus ; nous allions nous entre-dévorer, si tu n&#8217;étais pas arrivé, car la plus affreuse famine règne dans notre île. Si jamais tu as besoin de nous, appelle, et nous nous empresserons d&#8217;aller à ton secours.<br />
— Ma foi, mes pauvres bêtes, j&#8217;ai grand besoin de secours, dès à présent.<br />
—  Que pouvons-nous faire pour toi ?<br />
—  Le Roi de France m&#8217;a ordonné de lui apporter à Paris le château de la Princesse au Château d&#8217;Or, et si je ne le fais pas, il n&#8217;y a que la mort pour moi.<br />
— Si ce n&#8217;est que cela, ce sera bientôt fait.<br />
Et les quatre lions coururent au Château d&#8217;Or, le déracinèrent du rocher sur lequel il se trouvait et le portèrent sur le bateau. Puis, avant de s&#8217;en aller, ils dirent encore à Trégont-à-Baris :<br />
— Tu auras encore besoin de nous, Trégont-à-Baris, mais, en quelque lieu que tu sois, appelle-nous, et nous arriverons.<br />
Le lendemain matin, quand le Roi ouvrit les yeux, il fut bien étonné de voir comme sa chambre était éclairée plus que d&#8217;ordinaire.<br />
—  Qu&#8217;est ceci ? dit-il.<br />
Et il sauta hors de son lit et mit la tête à la fenêtre.<br />
—  Holà ! s&#8217;écria-t-il aussitôt, c&#8217;est le Château d&#8217;Or qui est arrivé ! Et il courut à la chambre de la Princesse, et<br /> lui dit :<br />
— Votre château est arrivé, Princesse ; venez voir.<br />
—  C&#8217;est vrai, dit la Princesse, quand elle le vit ; c&#8217;est bien lui, je ne puis le nier. Allons le visiter.<br />
Et ils allèrent pour visiter le Château d&#8217;Or, et toute la cour les suivit.<br />
—  Mais, où est la clé ? demanda la Princesse, en trouvant la porte fermée. Ah ! je me souviens à présent qu&#8217;elle m&#8217;échappa de la main et tomba dans la mer, dans la traversée pour me rendre ici.<br />
—  On fera une autre clé, dit le Roi, et nous pouvons nous marier, sans autre délai.<br />
—  Oh ! il n&#8217;y a pas d&#8217;ouvrier au monde qui puisse fabriquer une clé capable d&#8217;ouvrir la porte de mon château ; il me faut absolument mon ancienne clé, et, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elle soit retrouvée, il ne faut pas me parler de mariage, car c&#8217;est dans mon château que je veux me marier.<br />
—  Mais, comment faire pour retrouver cette clé, au fond de la mer ?<br />
—  Si Trégont-à-Baris n&#8217;en vient pas à bout, il faut y renoncer, disait tout le monde.<br />
Trégont-à-Baris fut encore chargé par le Roi d&#8217;aller à la recherche de la clé du château, et de la rapporter, sous peine de la mort.<br />
Sa fidèle cavale et lui se remirent en route, le lendemain matin. Parvenus au bord de la mer, la cavale lui dit :<br />
—  Te rappelles-tu le petit poisson à qui tu as sauvé la vie, en le remettant dans l&#8217;eau ?<br />
—  Je me le rappelle très bien.<br />
— Eh bien ! tu sais que c&#8217;était le Roi des poissons et qu&#8217;il te promit de te venir en aide, quand tu en aurais besoin. Appelle-le.<br />
Et Trégont-à-Baris alla au bord de l&#8217;eau, et appela le Roi des poissons. Celui-ci accourut aussitôt, et dit, en sortant sa petite tête hors de l&#8217;eau :<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour votre service, Trégont-à-Baris ?<br />
— Il me faut, Sire, la clé du Château d&#8217;Or, que la Princesse laissa tomber au fond de la mer, quand elle passa par ici en se rendant avec moi à Paris.<br />
— Si ce n&#8217;est que cela, ce sera bientôt fait. Aussitôt, le Roi des poissons appela tous ses sujets, chacun par son nom, petits et grands, et, à mesure qu&#8217;ils passaient, il leur demandait s&#8217;ils n&#8217;avaient pas vu la clé du Château d&#8217;Or. Aucun n&#8217;avait vu la clé. Tous avaient répondu à l&#8217;appel, à l&#8217;exception de la vieille, qui était toujours en retard. Elle arriva aussi, à la fin, tenant la clé dans la bouche. Le Roi des poissons la prit, la remit à Trégont-à-Baris, et celui-ci reprit aussitôt la route de Paris, avec sa cavale.<br />
— Pour à présent, dit le Roi, en remettant la clé à la Princesse, vous n&#8217;avez plus de motif de retarder notre union, puisque j&#8217;ai réalisé tous vos désirs.<br />
—  C&#8217;est vrai, répondit-elle, à présent il faut faire les noces. Pourtant, il me faut encore une petite chose auparavant ; cela ne vous sera pas difficile, après tout ce que vous avez déjà fait pour moi.<br />
— Parlez, Princesse, et vous serez obéie.<br />
— Vous n&#8217;êtes plus jeune, Sire, et, avant de vous épouser, je voudrais vous voir revenir à l&#8217;âge de vingt-cinq ans.<br />
—  Et comment cela pourrait-il se faire ?<br />
—  Rien n&#8217;est plus facile ; vous avez fait des choses bien plus difficiles. Il suffit tout simplement d&#8217;avoir de l&#8217;eau de mort et de l&#8217;eau de vie.<br />
— Mais où trouver ces eaux-là ?<br />
—  Cela vous regarde ; mais, je ne vous épouserai pas avant de les avoir.<br />
Le vieux roi fit encore appeler Trégont-à-Baris, et lui dit qu&#8217;il lui fallait, pour dernière épreuve, de l&#8217;eau de mort et de l&#8217;eau de vie, et que, s&#8217;il ne les lui procurait, il devait se préparer à mourir.<br />
Le lendemain matin, Trégont-à-Baris trouva encore sa cavale qui l&#8217;attendait, à la porte de la cour, et il lui dit ce que le Roi exigeait, comme dernière épreuve.<br />
—  Hélas ! dit la cavale, ce sera notre plus difficile épreuve ; mais, si nous y réussissons, ce sera fini, et on te laissera enfin en paix. Partons donc, car nous avons bien du chemin à faire.<br />
Après avoir passé au-dessus d&#8217;un grand nombre de royaumes et de pays différents (car ils voyageaient toujours par les airs), ils arrivèrent enfin à leur destination, au milieu d&#8217;un bois où jamais homme n&#8217;était venu, peut-être.<br />
—  Voilà là-bas les deux fontaines, au pied de ces grands rochers que tu vois, dit la cavale à son compagnon. Une goutte par heure, une seule, tombe de chaque rocher dans chaque fontaine.<br />
—  Oui, je vois bien les deux fontaines ; mais, je vois aussi deux lions qui gardent chacune d&#8217;elles, et, si j&#8217;approche, sûrement ils me mettront en pièces.<br />
—  Appelle le Roi des lions à ton secours.<br />
Il appela le Roi des lions, et celui-ci arriva aussitôt.<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il pour ton service, Trégont-à-Baris ? demanda-t-il.<br />
— Le Roi de France m&#8217;a envoyé lui quérir une fiole de l&#8217;eau de mort et une autre fiole de l&#8217;eau de vie ; mais, les quatre lions que je vois là-bas, auprès des fontaines, me mettront sûrement en pièces, si j&#8217;approche.<br />
—  Sois sans crainte, je vais dire un mot à ces camarades.<br />
Le Roi des lions marcha vers les quatre lions qui gardaient les deux fontaines et leur ordonna de ne point faire de mal à Trégont-à-Baris. Celui-ci emplit tranquillement ses deux fioles, une de chaque fontaine, puis il remercia le Roi des lions et retourna à Paris, monté sur sa cavale blanche.<br />
Le voyage avait duré trois ans, et si le Roi était vieux et cassé, à son départ, à présent il l&#8217;était bien plus encore, et pourtant il n&#8217;en était pas plus sage, et il ne parlait que de se marier, et ne cessait d&#8217;importuner la Princesse. Quand il vit revenir Trégont-à-Baris, avec les deux sortes d&#8217;eaux, il se mit à chanter et à danser de joie, comme un véritable enfant. Il demanda à être rajeuni sur-le-champ, afin de se marier plus vite.<br />
On le déshabilla, on l&#8217;étendit sur le dos, sur une table, puis on versa sur son corps quelques gouttes de l&#8217;eau de mort. Il ne dit plus ni tu ni la ; il mourut instantanément. La Princesse au Château d&#8217;Or, dit alors :<br />
— Enlevez vite cette charogne et jetez-la pour pourrir dans les douves du château ! Celui qui a eu toute la peine doit recevoir aussi la récompense. C&#8217;est Trégont-à-Baris qui sera mon époux.<br />
On fit comme elle dit : le corps du vieux Roi fut jeté dans les douves du château, et Trégont-à-Baris épousa la Princesse au Château d&#8217;Or.<br />
Il y eut des fêtes et des festins magnifiques. Vers la fin du repas, Trégont-à-Baris dit :<br />
— Je n&#8217;ai qu&#8217;un regret.<br />
— Lequel donc ? demanda la Princesse.<br />
—  C&#8217;est de ne pas voir ici, au milieu de nous, ma fidèle cavale blanche, qui m&#8217;a conseillé et accompagné, dans toutes mes épreuves.<br />
Aussitôt, on vit paraître dans la salle, — personne ne sut comment, — une femme d&#8217;une beauté extraordinaire, bien plus belle que la Princesse au Château d&#8217;Or, qui était pourtant bien belle, et elle prononça ces paroles :<br />
—  C&#8217;est moi qui t&#8217;ai accompagné, Trégont-à-Baris, sous la forme d&#8217;une cavale blanche, dans tes travaux et tes épreuves ; je suis la Vierge Marie, envoyée pour te protéger par le Seigneur Dieu, celui qui te recueillit dans une douve, au bord du chemin où tu avais été abandonné <sup><em><a href="#note4">(4)</a></em></sup>.<br />
Ayant ainsi parlé, elle disparut encore, on ne sut comment. Et mon conte est fini.</p>
<p>Conté par Francesa ami Ewenn, femme Trégoat, de Pedernec, 1869.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Ce nom signifie littéralement Trente-de-Paris, et l&#8217;on verra plus loin le héros, jouant sur le mot, faire allusion à cette signification.<br />
<a name="note2"></a><a href="#texte2">(2)</a> Ailleurs,  c&#8217;est le Père-Étemel, substitution évidente et relativement moderne.<br />
<a name="note3"></a><a href="#texte3">(3)</a> Ordinairement, le héros passe par trois châteaux ; ma conteuse semble en avoir omis un.<br />
<a name="note4"></a><a href="#texte4">(4)</a> L&#8217;intervention de Jésus-Christ et de la Sainte-Vierge, au début et à la fin du conte, dans une fable toute païenne, doit être d&#8217;introduction relativement moderne. Le même cas se présente fréquemment, dans nos contes bretons, et aussi dans ceux des autres nations ; je crois inutile de le signaler, à chaque fois que je le rencontrerais désormais.</span></p>
<p class="pdf"><a href="/download/tregont-a-baris.zip" title="Fichier zip contenant Trégont-À-Baris au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>La Princesse Blondine</title>
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		<pubDate>Sat, 09 Feb 2008 17:32:33 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Animaux fantastiques]]></category>
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		<description><![CDATA[(1) Selaouit hag e clevfet ; Credit, mar caret, Na gridet ket, mar na garet ket, Gwell&#8217; eo credi eget mont da veled. Écoutez, et vous entendrez ; Croyez, si vous voulez, Ne croyez pas, si vous ne voulez pas ; Mieux vaut croire que d&#8217;aller voir. Marie TanneuxContes et légendes de Brocéliande GuduleContes et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a>
<div class="intro2">Selaouit hag e clevfet ;<br />
Credit, mar caret,<br />
Na gridet ket, mar na garet ket,<br />
Gwell&#8217; eo credi eget mont da veled.</p>
<p>Écoutez, et vous entendrez ;<br />
Croyez, si vous voulez,<br />
Ne croyez pas, si vous ne voulez pas ;<br />
Mieux vaut croire que d&#8217;aller voir.</p></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2737344808?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2737344808"><img src="/img/51YOEJRPbrL._SL160_.jpg" width="102" height="160" alt="Contes et légendes de Brocéliande" />
<p>Marie Tanneux<br />Contes et légendes de Brocéliande</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2737344808" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2092824880?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2092824880"><img src="/img/51ZD6RDRBAL._SL160_.jpg" width="123" height="160" alt="Contes et légendes des fées et des princesses" />
<p>Gudule<br />Contes et légendes des<br />fées et des princesses</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2092824880" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait, une fois</strong>, dans les temps anciens, un seigneur riche qui avait trois fils. L&#8217;aîné s&#8217;appelait Cado, le second, Méliau, et le plus jeune, Yvon.<br />
Un jour qu&#8217;ils étaient tous les trois ensemble à la chasse, au bois, ils rencontrèrent une petite vieille, qui leur était inconnue et portait sur la tête  une cruche pleine d&#8217;eau, qu&#8217;elle avait été puiser à la fontaine.<br />
—  Seriez-vous capables, les gars, demanda Cado à ses frères, de briser, d&#8217;un coup de flèche, la cruche de cette petite vieille, sans toucher à celle-ci ?<br />
—  Nous ne voulons pas l&#8217;essayer, répondirent Méliau et Yvon, de peur de faire du mal à la bonne femme.<br />
—  Eh bien, moi, je le ferai ; vous allez voir. Et il banda son arc et visa. La flèche partit et brisa la cruche. L&#8217;eau mouilla la petite vieille, qui se fâcha et dit à l&#8217;adroit tireur :<br />
—  Tu as failli, Cado, et je te revaudrai cela ! A partir de ce moment même, tu trembleras de tous tes membres, comme les feuilles d&#8217;un tremble, agitées par le vent du nord, et cela, jusqu&#8217;à ce que tu aies trouvé la princesse Blondine.<br />
Et, en effet, Cado fut, à l&#8217;instant, pris d&#8217;un tremblement général.<br />
Les trois frères revinrent à la maison et racontèrent à leur père ce qui leur était arrivé.<br />
— Hélas ! Mon pauvre fils, tu as failli, dit le vieux seigneur à son fils aîné. Il te faudra, à présent, voyager jusqu&#8217;à ce que tu aies trouvé la princesse Blondine, comme<span id="more-29"></span> te l&#8217;a dit la fée, car c&#8217;était une fée que cette petite vieille. Il n&#8217;y a qu&#8217;elle au monde qui puisse te guérir. Je ne sais quel pays elle habite, mais, je vais te donner une lettre pour mon frère l&#8217;ermite, qui vit au milieu d&#8217;une forêt, à plus de vingt lieues d&#8217;ici, et peut-être pourra-t-il te fournir quelque utile renseignement.<br />
Cado prit la lettre et se mit en route.<br />
Il marcha et marcha, et, à force de mettre un pied devant l&#8217;autre, il arriva à l&#8217;ermitage de son oncle l&#8217;ermite. Le vieillard était en prière, agenouillé sur le seuil de sa cabane, construite à l&#8217;angle de deux rochers, les mains et les yeux levés vers le ciel et comme ravi en extase. Cado attendit qu&#8217;il eût fini, puis il s&#8217;avança vers lui et dit :<br />
—  Bonjour, mon oncle l&#8217;ermite.<br />
—  Tu m&#8217;appelles ton oncle, mon enfant ?<br />
—  Lisez cette lettre, et vous verrez qui je suis et connaîtrez le motif de ma visite.<br />
L&#8217;ermite prit la lettre, la lut, puis il dit :<br />
—  C&#8217;est vrai, tu es bien mon neveu. Mais ? Hélas ! Mon pauvre enfant, tu es loin d&#8217;être au terme de ton voyage et de tes peines. Je vais consulter mes livres, pour voir ce que je peux faire pour toi. En attendant, comme tu dois avoir faim, grignote cette croûte de pain, qui est ma seule nourriture, depuis vingt ans. Quand j&#8217;ai faim, je la grignote un peu, et pourtant elle ne diminue pas.</p>
<p>Et Cado se mit à grignoter la vieille croûte, qui était dure comme la pierre, pendant que l&#8217;ermite consultait ses livres. Mais, il eut beau les feuilleter, toute la nuit, il n&#8217;y trouva rien concernant la princesse Blondine. Le lendemain matin, il dit à son neveu :<br />
— Voici, mon enfant, une lettre pour un frère ermite que j&#8217;ai, dans une autre forêt, à vingt lieues d&#8217;ici.  Celui-là commande sur tous les oiseaux, et peut-être pourra-t-il te donner quelque bonne indication, car, pour moi, ma science ni mes livres ne me disent rien de la princesse Blondine. Voici encore une   boule  d&#8217;ivoire,   qui  roulera  d&#8217;elle-même devant toi ;  tu n&#8217;auras qu&#8217;à la suivre, et elle te conduira jusqu&#8217;au seuil de l&#8217;ermitage de mon frère.<br />
Cado prit la lettre et la boule d&#8217;ivoire. Il posa celle-ci à terre, et elle roula d&#8217;elle-même devant lui. Il la suivit. Au coucher du soleil, il était à la porte de la cabane de branchages et de joncs des marais du second ermite.<br />
—  Bonjour, mon oncle, lui dit-il, en l&#8217;abordant.<br />
—  Ton oncle ? répondit le vieillard.<br />
—  Oui ; lisez cette lettre, et vous saurez qui je suis et pourquoi je viens vers vous.<br />
L&#8217;ermite prit la lettre, la lut, puis il dit ; — Oui, c&#8217;est vrai, tu es bien mon neveu. Et tu cherches la princesse Blondine, mon enfant ?<br />
—   Oui, mon oncle ; voyez dans quel état je suis ! Et mon père m&#8217;a dit que la princesse Blondine seule peut me guérir. Mais, ni mon père, ni mon autre oncle l&#8217;ermite n&#8217;ont pu me dire où je pourrai la trouver.<br />
—  Ni moi non plus, mon pauvre enfant, je ne puis te le dire. Mais, Dieu m&#8217;a établi maître sur tous les oiseaux : je vais souffler dans un sifflet d&#8217;argent que j&#8217;ai ici, et aussitôt tu les verras arriver, de tous les côtés, grands et petits, et peut-être quelqu&#8217;un d&#8217;entre eux pourra-t-il nous donner des nouvelles de la princesse Blondine.<br />
Le vieillard siffla dans son sifflet d&#8217;argent, et aussitôt des nuages d&#8217;oiseaux de tonte dimension et de toute couleur s&#8217;abattirent sur la forêt, en poussant toutes sortes de cris. L&#8217;air en était obscurci, L&#8217;ermite les appela tous, par leurs noms, l&#8217;un après l&#8217;autre, et leur demanda s&#8217;ils n&#8217;avaient pas vu, dans leurs voyages, la princesse Blondine. Aucun d&#8217;eux ne l&#8217;avait jamais vue, ni n&#8217;en avait même entendu parler.<br />
Tous les oiseaux avaient répondu à l&#8217;appel, excepté l&#8217;aigle.<br />
—   Où donc est resté l&#8217;aigle ? dit l&#8217;ermite. Et il souffla plus fort dans son sifflet. L&#8217;aigle arriva aussi, de mauvaise humeur, et dit :<br />
—  Pourquoi   me faites-vous   venir  ici,   pour mourir de faim, lorsque j&#8217;étais si bien là où je me trouvais ?<br />
—  Où donc étais-tu ?<br />
—  J&#8217;étais au château de la princesse Blondine, où je ne manquais de rien, car on est là en fêtes et en festins, tous les jours.<br />
—  C&#8217;est à merveille et tu es libre d&#8217;y retourner, mais, à la condition d&#8217;y porter sur ton dos mon neveu que voici.<br />
—  Je le veux bien, si Ton me donne à manger, à discrétion.<br />
—  Rassure-toi à ce sujet ; on te fournira de la nourriture à souhait, glouton que tu es.<br />
L&#8217;ermite alla alors trouver le seigneur d&#8217;un château voisin, et le pria de lui tuer un bœuf, un de ses meilleurs, et de le faire apporter dans sa cabane, dépecé par morceaux ; Le seigneur s&#8217;empressa de donner des ordres pour contenter l&#8217;ermite, et le bœuf, dépecé par morceaux, fut porté à la cabane du solitaire. On chargea la viande sur le dos de l&#8217;aigle, Cado s&#8217;assit dessus, et les voilà partis par-dessus le bois, flip ! flip ! flip !<br />
Tout en fendant l&#8217;air, l&#8217;oiseau donnait ses instructions à Cado ; il lui disait :<br />
— Quand nous arriverons près du château, qui est dans une île, au milieu de la mer, tu verras d&#8217;abord sur le rivage une fontaine. Au-dessus de cette fontaine, est un bel arbre dont les branches la recouvrent. A l&#8217;heure de midi, la princesse vient, tous les jours, avec sa femme de chambre, se reposer à l&#8217;ombre de l&#8217;arbre, et peigner ses cheveux blonds, en se mirant dans l&#8217;eau de la fontaine. Tu t&#8217;avanceras vers elle, sans crainte. Dès qu&#8217;elle te verra, elle te reconnaîtra et te fera bon accueil. Elle te donnera un pot d&#8217;onguent dont tu te frotteras et qui te guérira promptement, puis tu lui proposeras de l&#8217;enlever et de l&#8217;épouser, pour prix du service qu&#8217;elle t&#8217;aura rendu. Elle acceptera. Tu m&#8217;appelleras, alors ; vous monterez sur mon dos tous les deux, et nous partirons aussitôt. Le père de cette princesse, qui est magicien, se mettra bientôt à notre poursuite ; mais, il sera trop tard.<br />
L&#8217;aigle, épuisé par la longueur du voyage, demandait souvent à manger :<br />
— Donne-moi à manger, car je faiblis. Et Cado lui donnait de la viande de bœuf, et ils allaient encore. Ils planèrent longtemps au-dessus de la mer, ne voyant que le ciel et l&#8217;eau. Enfin, ils arrivèrent aussi à l&#8217;île. L&#8217;aigle s&#8217;abattit sur un rocher du rivage. Cado descendit, et, ayant fait quelques pas, il aperçut un bel arbre dont les branches s&#8217;étendaient au-dessus d&#8217;une fontaine. Il ne vit personne sous l&#8217;arbre, mais, il n&#8217;était pas midi encore. Il se cacha derrière un buisson et vit bientôt arriver une princesse, belle comme le jour, et qui avait de longs cheveux blonds, qui lui descendaient jusqu&#8217;aux talons, comme un manteau. Elle était accompagnée d&#8217;une suivante, qui était aussi d&#8217;une grande beauté. Elles se dirigèrent toutes les deux vers l&#8217;arbre, et la princesse se mit à peigner ses beaux cheveux, en se mirant dans l&#8217;eau de la fontaine. Cado sortit alors de derrière son buisson ; il s&#8217;avança jusqu&#8217;au bord de la fontaine, et la princesse, y ayant aperçu son ombre, se détourna vers lui et s&#8217;écria :<br />
—  Ah ! Pauvre Cado, c&#8217;est donc toi ? Dans quel état t&#8217;a mis la vilaine fée ! Mais, prends courage, mon pauvre ami, moi, je te rendrai la santé, malgré elle.<br />
Alors, la princesse et sa suivante se mirent à cueillir des herbes et des fleurs, autour de la fontaine, puis elles en composèrent un onguent, qu&#8217;elles donnèrent à  Cado,  en lui  disant :<br />
—  Frotte-toi tous les membres avec cet onguent, et, au bout de vingt-quatre heures, tu seras guéri ; puis nous verrons ce qu&#8217;il y aura à faire.<br />
—  Ah ! Si vous me guérissez de ce mal affreux, princesse, je vous prouverai ma reconnaissance, en vous emmenant d&#8217;ici, si vous consentez à me suivre, et en vous épousant.<br />
—  Je ne demande pas mieux, car je voudrais bien quitter cette île, et voir du pays.<br />
Cado prit l&#8217;onguent, s&#8217;en frotta tout le corps, à plusieurs reprises, et, au bout de vingt-quatre heures, il était complètement guéri ; ses membres ne tremblaient plus.<br />
La princesse lui dit alors : — Demain, nous partirons, à midi précis, pendant que mon père dormira ; tous les jours, il fait un somme, à midi. Nous monterons tous les trois sur l&#8217;aigle, car ma suivante viendra aussi avec nous. Quand mon père se réveillera, il s&#8217;apercevra aussitôt de ma fuite. Il ira alors à son écurie, montera sur son dromadaire, qui est plus rapide que le vent, et se mettra à notre poursuite. Mais, nous aurons sur lui une bonne avance, et il ne pourra pas nous atteindre. Reste là, sous l&#8217;arbre, jusqu&#8217;à demain. Nous deux, nous allons rentrer au château, pour y passer la nuit. Nous ferons aussi tuer et dépecer un bœuf, pour donner à manger à l&#8217;aigle.<br />
La princesse et sa suivante rentrèrent donc au château, et Cado passa la nuit sous  l&#8217;arbre, au bord de la fontaine.<br />
Le lendemain, à midi précis, les deux femmes vinrent le rejoindre. Il appela son aigle, qui arriva aussitôt. On commença par placer sur son dos le bœuf dépecé, puis ils montèrent tous les trois dessus, et l&#8217;oiseau s&#8217;éleva en l&#8217;air, assez péniblement, car il était fort chargé.<br />
Quand le vieux magicien se réveilla, il appela sa fille, comme il en avait l&#8217;habitude. Mais, il eut beau l&#8217;appeler, sa fille ne lui répondait pas. II se leva alors, en colère ; il consulta ses livres, et y vit que la princesse et sa suivante avaient quitté le château avec un aventurier. Il courut à son écurie, monta sur son dromadaire, qui faisait sept lieues à l&#8217;heure, et se mit à leur poursuite. Cependant l&#8217;aigle, trop chargé, commençait à s&#8217;affaiblir, et il n&#8217;allait plus aussi vite. La princesse était inquiète, et elle détournait souvent la tête, pour voir si son père approchait. Elle le vit venir, furieux, et, comme l&#8217;aigle passait en ce moment au-dessus d&#8217;un fleuve, elle dit :<br />
— Je vais jeter un peu de mon onguent dans le fleuve, et aussitôt l&#8217;eau s&#8217;enflera et débordera comme la mer, et mon père ne pourra pas aller plus loin.<br />
Elle jeta un peu de son onguent dans le fleuve, et aussitôt l&#8217;eau se gonfla, comme du lait sur le feu ; elle déborda au loin, et voilà le vieux magicien arrêté et ne pouvant aller plus loin. Il écumait de rage. Mais, que faire ? Il se mit à boire de l&#8217;eau, dans l&#8217;espoir de dessécher le lit du fleuve. Il en but tant et tant, qu&#8217;il en creva.<br />
Cependant, l&#8217;aigle avait épuisé toute la provision de viande, et il faiblissait et menaçait de jeter à bas Cado et ses deux compagnes.<br />
—  Donne-moi à manger ! Criait-il à Cado.<br />
—  Il n&#8217;y a plus rien, ma pauvre bête, lui répondait celui-ci, mais, prends courage, nous approchons<br />
—  Donne-moi  à  manger,  ou je vous laisse tomber à terre.<br />
Et Cado coupa une de ses fesses, et la donna à l&#8217;aigle.<br />
—  C&#8217;est bon, dit-il, mais, c&#8217;est bien peu de chose.<br />
Et, un instant après, il disait encore :<br />
—  Donne-moi à manger, je n&#8217;en puis plus.<br />
—  Je n&#8217;ai plus rien, ma pauvre bête. Du courage ! Encore quelques coups d&#8217;ailes et nous sommes rendus.<br />
—  Donne-moi à manger, te dis-je, ou je vous jette à bas.<br />
Et Cado coupa son autre fesse, et la donna à l&#8217;aigle. Puis, il coupa, l&#8217;un après l&#8217;autre, ses deux mollets, et les lui donna également.<br />
Enfin, ils arrivèrent ainsi à la cabane de l&#8217;ermite. Il était grand temps ! Car le pauvre aigle n&#8217;en pouvait plus, et Cado lui-même était si faible, si faible, qu&#8217;il paraissait sur le point de mourir. Mais, dès qu&#8217;ils touchèrent la terre, la princesse le frictionna avec des herbes qu&#8217;elle cueillit dans le bois où ils descendirent, et aussitôt ses fesses, ses mollets et ses forces lui revinrent.<br />
Ils passèrent tous les trois la nuit dans la cabane de l&#8217;ermite, partagèrent son frugal repas, couchèrent sur un lit de mousse et de feuilles sèches, ramassées dans le bois, et le lendemain matin, ils se mirent en route, après avoir fait leurs adieux au vieux solitaire. Celui-ci leur dit qu&#8217;il espérait les revoir, un jour, dans le paradis, et remit à Cado une lettre pour son père.<br />
Ils arrivèrent ensuite à la cabane de l&#8217;autre ermite, passèrent aussi la nuit avec lui, et le lendemain matin, au moment du départ, le vieillard remit également une lettre à Cado, pour son père.<br />
Cependant Cado approchait du château de son père, avec ses deux jeunes compagnes. Comme ils passaient par un bois, la princesse lui dit, en lui présentant une bague qu&#8217;elle avait au doigt : — Voici une bague avec un diamant, que vous porterez à votre doigt et ne donnerez jamais à personne, autrement, vous perdriez le souvenir de moi, comme si vous ne m&#8217;aviez jamais vue. Je vais bâtir un château en cet endroit, et j&#8217;y resterai avec ma suivante, jusqu&#8217;à ce que soit arrivé le moment où nous devons nous marier. Alors, vous viendrez me chercher ici, avec votre père.<br />
Cado prit la bague, la mit à son doigt et promit de ne la donner jamais à personne. Puis, ne pouvant décider la princesse à l&#8217;accompagner, malgré toutes ses instances, il se dirigea seul vers le château de son père. Quand il arriva, tout le monde fut heureux de le voir revenir, complètement guéri.<br />
—  Et la princesse Blondine, lui demanda son père, tu ne l&#8217;as donc pas emmenée ?<br />
—  Elle est restée dans un bois, à quelque distance d&#8217;ici, et elle dit qu&#8217;elle ne viendra à votre château que lorsque vous irez vous-même la chercher avec moi, dans un beau carrosse.<br />
Aussitôt, le vieux seigneur donna l&#8217;ordre d&#8217;atteler ses deux meilleurs chevaux à son plus beau carrosse, pour aller chercher la princesse Blondine.<br />
Cependant, la sœur de Cado lui dit : — Allons un peu nous promener dans le jardin, mon frère, pour voir les belles choses qu&#8217;on y a faites, depuis votre départ. Quand le carrosse sera attelé, on nous appellera.<br />
Cado alla voir le jardin avec sa sœur. Comme il cueillait une fleur, elle remarqua son diamant à son doigt, désira aussitôt le posséder et conçut le projet de l&#8217;enlever à son frère, sans qu&#8217;il s&#8217;en aperçût. Elle l&#8217;entraîna près d&#8217;une fontaine, et ils s&#8217;assirent tous les deux sur le gazon, parmi les herbes et les fleurs. Cado était fatigué, et il appuya sa tête sur les genoux de sa sœur et ne tarda pas à s&#8217;endormir. La jeune fille profita de son assoupissement pour lui enlever sa bague et la passer à son propre doigt.<br />
Un moment après, le vieux seigneur vint avertir Cado que le carrosse était prêt.<br />
—  Hein ? dit Cado en se frottant les yeux.<br />
—  Partons, sans perdre de temps.<br />
—  Partir&#8230; partir où ?<br />
—  Mais, tu sais bien où ; pour aller chercher la princesse Blondine.<br />
—  La princesse Blondine ?&#8230; qu&#8217;est-ce que c&#8217;est que la princesse Blondine ?<br />
—  Est-ce que tu dors ? Secoue-toi et partons vite, car la princesse pourrait s&#8217;impatienter à nous attendre.<br />
—  Mais quelle princesse, mon père ?<br />
—  Allons, ne fais pas ainsi l&#8217;ignorant, et allons vite chercher la princesse Blondine.<br />
—  Je ne sais pas de qui vous voulez parler, mon père ; je ne connais pas la princesse Blondine.<br />
Et comme il paraissait parler sérieusement et avec sincérité, le vieux seigneur s&#8217;écria avec douleur : — Hélas ! Mon pauvre fils a perdu l&#8217;esprit ! Il a eu tant à souffrir, dans son voyage ! Ah ! Je suis bien malheureux !</p>
<p>Et on détela le carrosse.<br />
Cependant, Cado ne donnait aucun signe de folie et paraissait jouir de toute la plénitude et la liberté de son intelligence ; ce n&#8217;est que lorsqu&#8217;on lui parlait de son voyage et de la princesse Blondine qu&#8217;il ne comprenait rien ; et, pourtant, il en avait un souvenir vague et confus, comme d&#8217;un rêve que l&#8217;on cherche à se rappeler et qui reste toujours enveloppé de nuages et de brouillards.<br />
Les trois frères allaient chasser au bois, comme devant, et Cado était toujours le plus habile tireur et abattait à lui seul autant de gibier que les deux autres ensemble. Un jour, ils pénétrèrent plus avant dans les bois que de coutume, et ils se trouvèrent devant le château que la princesse Blondine s&#8217;y était bâti, par son art magique ; car elle était aussi magicienne. Grand fut leur étonnement de voir un si beau château, et ils restèrent longtemps à le contempler, en silence.<br />
— Quel beau château ! se disaient-ils. Mais, comment se trouve-t-il là ? Nous avons passé par ici, maintes fois, et nous n&#8217;avions rien vu de pareil, jusqu&#8217;aujourd&#8217;hui. Et qui peut habiter là-dedans ? Quelque magicien, peut-être ?<br />
Enfin, après avoir longtemps admiré le château merveilleux, ils se résolurent à chercher à y pénétrer, sous prétexte de demander du lait ou du cidre à boire, ou de demander leur chemin, comme des gens égarés. Ils frappèrent à la porte, et elle s&#8217;ouvrit aussitôt. La princesse vint elle-même les recevoir, dans la cour, et elle les pria d&#8217;entrer dans son palais, dont elle leur fit les honneurs, avec beaucoup d&#8217;amabilité. Cado ne la reconnaissait pas ; elle le reconnut, dès qu&#8217;elle le vit, mais ne le laissa pas paraître. Les trois frères étaient charmés de la beauté et de l&#8217;amabilité de la châtelaine. Celle-ci les invita à souper avec elle et à passer la nuit dans son château, et ils se gardèrent de refuser. Le repas fut plein de gaieté, car les trois chasseurs trouvèrent le vin de leur hôtesse excellent. Méliau avait constamment les yeux sur la princesse, et il dit tout bas à Cado, qui était près de lui :<br />
—  Je suis amoureux de notre hôtesse.<br />
—  Fais-lui un brin de cour, pour voir, répondit Cado.<br />
Après le repas, Méliau fit part à la princesse de ses sentiments pour elle, et elle sembla l&#8217;écouter sans déplaisir, si bien qu&#8217;elle lui dit : — Je vous ferai coucher dans une chambre à côté de la mienne, et, quand vos frères dormiront, vous viendrez tout doucement me rejoindre.<br />
Méliau était au comble du bonheur. A minuit, quand chacun dormait dans son lit, lui, qui ne dormait pas, se leva et alla tout doucement frapper à la porte de la princesse. Celle-ci lui ouvrit, et le reçut avec toutes les amabilités possibles. Elle lui donna une chemise fraîche, qu&#8217;elle le pria de mettre, avant de se coucher. Méliau s&#8217;empressa de changer de chemise ; mais, comme il passait celle que la princesse lui avait donnée, il la sentit qui devenait dure et froide comme de la glace, et, toute la nuit, il resta ainsi, les bras tendus et la chemise à moitié vêtue, sans pouvoir ni la mettre tout à fait ni l&#8217;ôter. Il avait beau supplier la princesse de venir à son aide, celle-ci ne répondait pas et le laissait crier. Il resta dans cet état toute la nuit. Quand le soleil se leva, sa chemise s&#8217;assouplit ; il put alors s&#8217;en débarrasser, et aussitôt il s&#8217;enfuit et courut rejoindre ses frères.<br />
—  Eh bien, es-tu content de ta nuit ? Lui demanda Cado.<br />
Il leur conta son aventure, de point en point. Et les deux autres de rire, je vous prie de le croire.<br />
Les trois frères se dirent alors : — Nous sommes ici chez une magicienne, et il est prudent de déguerpir, au plus vite. Et ils partirent, sans prendre congé de leur hôtesse.<br />
Quand ils arrivèrent à la maison, leur père, qui était inquiet de voir qu&#8217;ils n&#8217;étaient pas rentrés à la nuit, selon leur habitude, leur demanda :<br />
—  Où donc avez-vous passé la nuit, mes enfants ?<br />
Et ils contèrent tout à leur père, et ajoutèrent :<br />
— C&#8217;est là qu&#8217;il y a un beau château, père ! Et une belle princesse !<br />
Le vieux seigneur pensa que ce pourrait bien être le château de la princesse Blondine, et il se promit d&#8217;éclaircir la chose, mais, il n&#8217;en dit rien à ses enfants.<br />
Cependant, Cado voulut se marier à une princesse qu&#8217;il avait aimée avant son voyage. Ses hommages furent agréés, son père donna son consentement, et le jour des noces fut fixé. On invita tous les habitants du pays, riches et pauvres, à prendre part aux festins et aux réjouissances qui devaient avoir lieu, à cette occasion. Yvon dit à son père :<br />
—  Il serait bon, je pense, d&#8217;inviter aussi la belle princesse qui nous a si gracieusement reçus dans son palais.<br />
—  Tu as raison, mon fils, répondit-il, et j&#8217;irai moi-même l&#8217;inviter, et tu viendras avec moi.<br />
Le vieux seigneur et son plus jeune fils partirent donc, un beau matin, dans un superbe carrosse, pour inviter la châtelaine de la forêt. Ils arrivèrent au château merveilleux, et furent reçus on ne peut mieux. Le vieillard resta ébahi et sans voix, quand il vit la princesse, tant il la trouva belle. Enfin, quand il put parler, il lui dit : — Je suis venu, incomparable princesse, vous prier de me faire l&#8217;honneur de vouloir bien assister aux noces de mon fils aîné, qui se marie dans huit jours à la princesse Brunette.<br />
—  J&#8217;accepte avec le plus grand plaisir, répondit la princesse, et j&#8217;arriverai au jour fixé.<br />
—  Je vous enverrai mon carrosse pour vous prendre, reprit le père.<br />
—  Ne vous donnez pas cette peine, seigneur, car j&#8217;ai aussi mon carrosse, comme vous le verrez.<br />
Le vieux seigneur était émerveillé, ébloui par la beauté de la princesse, et il ne pouvait détacher d&#8217;elle ses regards. Yvon l&#8217;admirait aussi, et ne disait mot. Ils s&#8217;en retournèrent à la maison, silencieux, et rêvant d&#8217;elle, tous les deux.<br />
Enfin, le jour de la cérémonie était venu. Tous les invités étaient déjà arrivés, dans leurs plus beaux habits de gala, excepté la châtelaine du bois. Cado s&#8217;impatientait, et ne voulait pas attendre davantage ; mais, son père dit qu&#8217;on ne partirait, pour se rendre à l&#8217;église, que lorsque la princesse inconnue serait arrivée. Enfin, elle arriva aussi, dans un carrosse tout doré, si brillant qu&#8217;on ne pouvait le regarder, et attelé de quatre chevaux auprès desquels tous les autres qui se trouvaient là n&#8217;étaient que de vraies rosses. Elle était toute couverte d&#8217;or, de soie et de diamants, et ses cheveux blonds, luisants eux-mêmes comme l&#8217;or, descendaient jusqu&#8217;à terre, derrière elle. Toutes les femmes qui étaient là, se voyant éclipsées par cette inconnue, en rageaient de dépit. La sœur du fiancé, qui avait à son doigt le diamant de son frère, en était toute fière et glorieuse.<br />
On se rendit à l&#8217;église, en grande pompe, et le soleil lui-même pâlissait devant la princesse Blondine. On n&#8217;était occupé que d&#8217;elle, et la jeune fiancée, belle et gracieuse aussi, en était grandement dépitée.<br />
Au retour de l&#8217;église, on se mit à table. Un festin magnifique. Quelque convive s&#8217;aventura, poussé par sa femme, à adresser la parole à l&#8217;inconnue, et lui dit :<br />
—  Vous n&#8217;êtes sans doute pas du pays, belle princesse !<br />
—  Non, répondit-elle, je suis de bien loin d&#8217;ici.<br />
—  Et vous n&#8217;êtes pas mariée ?<br />
—  Non, je ne suis pas mariée ; j&#8217;ai bien été fiancée, mais, on m&#8217;a manqué de parole.<br />
Cado était près d&#8217;elle à table, et, remarquant le beau diamant qu&#8217;elle avait au doigt, il lui dit :<br />
—  Le magnifique diamant que vous avez là, princesse !<br />
—  Oui, répondit-elle, c&#8217;est un beau diamant. Et, tirant la bague de son doigt, elle la présenta au nouveau marié, en lui disant :<br />
—  Essayez-le ; je crois qu&#8217;il vous ira parfaitement.<br />
Cado prit la bague, la mit à son doigt, et aussitôt, comme s&#8217;il se fût réveillé d&#8217;un long sommeil, il reconnut la princesse et se rappela tout ce qui s&#8217;était passé.<br />
— Holà ! s&#8217;écria-t-il alors, au lieu d&#8217;une femme, voici que j&#8217;en ai deux, à présent ! Mais, la première est toujours la meilleure et la plus près du cœur !<br />
Et il donna la main à l&#8217;inconnue, au grand étonnement de tous les convives, et l&#8217;on alla de nouveau à l&#8217;église, où Cado fut marié une seconde fois, dans le même jour. Quant à la princesse Brunette, son frère Méliau l&#8217;épousa aussi, pour ne pas la laisser sans époux, dès le premier jour de ses noces.<br />
Yvon aussi s&#8217;éprit d&#8217;amour pour la suivante de la princesse Blondine, et l&#8217;on fit les trois noces à la fois.<br />
Et il y eut des festins magnifiques, des danses et des fêtes, pendant un mois entier. Moi-même, qui étais jeune alors, je m&#8217;y trouvais pour plumer les perdrix, les poulets et les canards, et jamais de ma vie je n&#8217;ai vu ni ne verrai pareille bombance.</p>
<p>Conté par Ann Drann, domestique à Coat-Tual, en Plouguernevel (Côtes-du-Nord), novembre 1855.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> En breton : Princes ar Velandinenn.</span></p>
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		<title>Le Prince Turc Frimelgus</title>
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		<pubDate>Thu, 15 Nov 2007 08:00:18 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Madeleine MansietLes plus belles légendes de France B. Foucault &#038; E. FeigeLes Trésors engloutis de Bretagne Jacques ThorelAimer la cuisine de Bretagne I &#160; Il y avait une fois une jeune fille qui demeurait avec son père et sa mère, lesquels faisaient valoir une bonne métairie et vivaient à leur aise. Cette fille, nommée Marguerite, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2800698691?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2800698691"><img src="/img/51qpwih8MQL._SL160_.jpg" width="151" height="160" alt="Les plus belles légendes de France" />
<p>Madeleine Mansiet<br />Les plus belles légendes de France</p>
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<p>B. Foucault &#038; E. Feige<br />Les Trésors engloutis de Bretagne</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2844210570" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2737326532?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2737326532"><img src="/img/61MJB3KGPBL._SL160_.jpg" width="120" height="160" alt="Aimer la cuisine de Bretagne" />
<p>Jacques Thorel<br />Aimer la cuisine de Bretagne</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2737326532" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<div style="text-align:center; font-weight:bold;">I</div>
<p>&nbsp;<br />
<strong>Il y avait une fois</strong> une jeune fille qui demeurait avec son père et sa mère, lesquels faisaient valoir une bonne métairie et vivaient à leur aise. Cette fille, nommée Marguerite, était fort jolie, et tous les jeunes gens du pays, un peu riches, se fussent estimés heureux de l&#8217;avoir pour femme. Mais, si Marguerite était jolie, elle était aussi coquette et fière, et elle dédaignait les fils de paysans qui voulaient lui faire la cour, même les plus beaux et les plus riches. Son père et sa mère voyaient cela avec peine, et ils lui disaient parfois :<br />
— Qui prétends-tu donc avoir pour mari, que tu ne trouves personne à ton gré ?<br />
— Un prince, répondait-elle ; je ne veux me marier qu&#8217;à un fils de roi.<br />
Elle avait deux frères à l&#8217;armée, deux cavaliers, deux beaux hommes, qui lui avaient parlé du fils de l&#8217;empereur de Turquie, qu&#8217;ils avaient vu quelque part, et depuis, elle avait l&#8217;esprit continuellement occupé de ce prince.<br />
Voilà qu&#8217;un jour il arriva à la ferme un seigneur monté sur un beau cheval, et qui n&#8217;était pas habillé à la manière du pays. Personne ne le connaissait. Il demanda à voir Marguerite. Dès qu&#8217;il l&#8217;eût vue et qu&#8217;il se fût un peu entretenu avec elle, il s&#8217;écria : « Celle-ci sera ma femme ! »<br />
—  Sauf votre grâce, Monseigneur, lui répondit la jeune fille, je ne me marierai qu&#8217;au fils d&#8217;un empereur ou d&#8217;un roi.<br />
—  Eh bien ! Je suis le fils d&#8217;un empereur, et<span id="more-26"></span> d&#8217;un des plus puissants qui soient sur la terre ; mon père est l&#8217;empereur de Turquie, et son nom est Frimelgus. Il y a longtemps que je voyage, à la recherche d&#8217;une femme qui me convienne, et nulle part, je n&#8217;en ai trouvé une qui me plût comme vous. Je le répète : je n&#8217;aurai jamais d&#8217;autre femme que vous.<br />
Il lui donna de riches parures de perles et de diamants, puis, il donna aussi à son père et à sa mère des poignées d&#8217;or et d&#8217;argent, si bien qu&#8217;ils étaient tous contents et heureux. Les fiançailles se firent dès le lendemain, les noces, dans la huitaine, et il y eut de grands festins, des danses et des jeux, pendant plusieurs jours.<br />
Quand les fêtes furent terminées, le prince Frimelgus fit monter sa femme dans un beau carrosse doré, et partit avec elle pour son pays.<br />
Marguerite vécut heureuse et sans souci aucun avec son mari, pendant six mois. Tout ce qu&#8217;elle souhaitait, elle l&#8217;obtenait aussitôt, beaux habits, riches tissus, parures de perles et de diamants ; et, tous les jours, de la musique, des danses et des jeux de toute sorte.<br />
Au bout de six mois, elle se sentit enceinte, et en ressentit une grande joie. Son mari, au contraire, loin de témoigner quelque satisfaction à cette nouvelle, la reçut avec mécontentement. Il devint triste et soucieux et rien ne pouvait plus le distraire.<br />
Un jour, il dit à sa femme qu&#8217;il lui fallait entreprendre un long voyage, pour aller voir un autre prince de ses amis, je ne sais dans quel pays lointain. Avant de partir, il lui remit toutes les clefs du château (il y en avait un grand trousseau) et lui dit qu&#8217;elle pouvait s&#8217;amuser et se distraire, comme elle l&#8217;entendrait, en attendant son retour, et aller partout dans le château, à l&#8217;exception d&#8217;un cabinet qu&#8217;il lui montra et dont la clef était pourtant avec les autres, dans le trousseau.<br />
— Si vous ouvrez ce cabinet, ajouta-t-il, vous vous en repentirez bientôt. Promenez-vous dans les jardins, visitez, comme il vous plaira, toutes les chambres, et les salles, de la cave aux greniers, mais, je vous le répète, gardez-vous bien d&#8217;ouvrir la porte de ce cabinet.<br />
Elle promit de ne pas ouvrir la porte, et Frimelgus partit.<br />
Marguerite se mit alors à parcourir le château, qui  était    très   vaste,   et    à   visiter   les   salles et les   chambres   où  elle n&#8217;était jamais entrée, jusqu&#8217;alors. Elle marchait d&#8217;étonnement en étonnement,   car   les  salles  et les chambres étaient toutes plus   belles   les unes  que  les autres,  et pleines d&#8217;or, d&#8217;argent,  et  de riches parures   de toute sorte. Son trousseau de clefs à la main, elle ouvrit toutes les portes, entra partout et vit tout, à   l&#8217;exception  pourtant  du   cabinet   défendu. A chaque fois qu&#8217;elle passait auprès, elle se disait : —   Que   peut-il   donc  y  avoir  là dedans ? Et cela la&#8217; préoccupait beaucoup et excitait vivement sa curiosité. Elle regarda plus d&#8217;une fois par le trou de la serrure, et ne vit rien ; elle y introduisit même la clef&#8230; mais, alors, les paroles de son mari lui revenaient à la mémoire,   et   elle avait peur, et s&#8217;éloignait. Il y avait huit jours que le prince était parti, lorsqu&#8217;un jour, ne pouvant résister plus longtemps à la tentation, elle introduisit encore la clef dans la serrure, la tourna, toute tremblante d&#8217;émotion, et entr&#8217;ouvrit la porte, tout doucement&#8230;. Mais, au premier regard qu&#8217;elle jeta dans l&#8217;intérieur du cabinet, elle poussa un cri d&#8217;effroi et recula d&#8217;horreur. Sept femmes étaient là, pendues chacune à une corde fixée à un clou dans une poutre, et se mirant dans une mare de sang ! C&#8217;étaient les sept femmes que le prince Frimelgus avait épousées, avant Marguerite, et qu&#8217;il avait toutes pendues dans ce cabinet, quand elles étaient devenues enceintes.<br />
Marguerite était tombée sans connaissance sur le seuil. Quand elle revint à soi, elle ramassa son trousseau de clefs, qui était tombé dans le sang, puis elle referma la porte du cabinet. Elle lava d&#8217;abord ses clefs avec de l&#8217;eau froide, et le sang qui les souillait disparut sur toutes, à l&#8217;exception de celle du cabinet défendu. Ce fut en vain qu&#8217;elle lava celle-ci avec de l&#8217;eau chaude et la racla avec un couteau, et la frotta avec du sable, la maudite tache ne disparaissait pas !<br />
Voilà Marguerite  désolée.  En   apercevant ce sang, se disait-elle, mon mari saura que je lui ai désobéi, et que j&#8217;ai ouvert le cabinet défendu !&#8230;<br />
Pendant qu&#8217;elle était encore occupée à laver et à frotter la clef, Frimelgus arriva.<br />
— Que faites-vous là, ma femme ? demanda-t-il, bien qu&#8217;il sût déjà la vérité.<br />
—  Rien, répondit la jeune femme, toute troublée, et en essayant de dissimuler les clefs.<br />
—   Comment, rien ? Montrez-moi ces clefs-là ! Et il lui arracha le trousseau de clefs  des mains, et, prenant la clef du cabinet défendu et l&#8217;examinant :<br />
—  Ah ! Malheureuse femme, s&#8217;écria-t-il, tu ne vaux pas mieux que les autres, et tu auras le même sort qu&#8217;elles !<br />
—   Oh ! Ne me tuez pas ! Ne me tuez pas ! Ayez pitié de moi, je vous en prie ! Criait la pauvre femme.<br />
—   Non, point de pitié !<br />
Et Frimelgus la jeta à terre, et, la saisissant par ses longs cheveux blonds, il se mit à la traîner jusqu&#8217;au cabinet fatal, pour l&#8217;y pendre, comme ses sept autres femmes. La pauvre Marguerite criait de toutes ses forces : Au secours ! Au secours !&#8230;<br />
En ce moment, on entendit sur le pavé de la cour le bruit des pieds de deux chevaux arrivant au galop. Deux cavaliers venaient, en effet, d&#8217;y entrer. C&#8217;étaient les deux frères de Marguerite, qui venaient la voir. En entendant des cris de détresse, ils descendirent promptement de leurs chevaux, et entrèrent dans le château. Ils virent Frimelgus qui traînait leur sœur par les cheveux, et, dégainant leurs sabres, ils tombèrent sur lui et le criblèrent de blessures. Puis, prenant Marguerite en croupe, ils quittèrent aussitôt le château, et s&#8217;en retournèrent avec elle à la maison, après avoir, pourtant, rempli leurs poches d&#8217;or et de pierres précieuses <a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a>.<br />
<br />&nbsp;</p>
<div style="text-align:center; font-weight:bold;">II</div>
<p>&nbsp;<br />
Quelque temps après le retour de Marguerite chez son père, quand on connut qu&#8217;elle était veuve, de nouveaux prétendants à sa main se présentèrent de tous côtés, de riches marchands et de nobles seigneurs. Mais, elle n&#8217;avait pas oublié la manière dont l&#8217;avait traitée le cruel Frimelgus, et elle répondait invariablement à tous qu&#8217;elle avait  fût serment de  ne  jamais se remarier à homme qui vécût. C&#8217;était leur dire clairement qu&#8217;elle ne voulait pas se remarier.<br />
Un jour, pourtant, vint un seigneur magnifiquement vêtu, monté sur un cheval superbe, et que personne ne connaissait, dans le pays. Il demanda à parler à Marguerite. Celle-ci le reçut poliment et lui dit, comme aux autres, qu&#8217;elle avait fait serment de ne jamais se remarier à homme qui vécût.<br />
—  Je ne suis pas un homme vivant, lui répondit l&#8217;inconnu.<br />
—  Comment, vous n&#8217;êtes pas un homme vivant ; mais, qui êtes-vous donc, alors ?<br />
—  Un mort, et vous pouvez m&#8217;épouser, sans manquer à votre serment.<br />
—  Serait-il possible ?<br />
—  Croyez-m&#8217;en, rien n&#8217;est plus vrai.<br />
—  Hé bien ! s&#8217;il en est ainsi, je ne dis pas non.<br />
Elle brûlait d&#8217;envie de se remarier, il faut le croire.<br />
Bref, ils furent fiancés et mariés promptement, et il y eut un grand festin de noces.<br />
En se levant de table, le nouveau marié se rendit dans la cour avec sa femme, et, montant sur son cheval, il la prit en croupe et partit aussitôt, au galop, sans dire à personne où il allait. Tout le monde en fut étonné. Un des frères de Marguerite, voyant cela, monta aussi sur son cheval, et voulut les suivre. Mais, quelque bon cavalier qu&#8217;il fût, il ne put les atteindre. Il jura néanmoins qu&#8217;il ne retournerait pas à la maison, avant d&#8217;avoir su où était allée sa sœur.<br />
Le cheval qui emportait Marguerite et son nouveau mari voyageait à travers les airs, et il les porta dans un château magnifique. Rien ne manquait dans ce château de ce qui peut plaire à une jeune femme, ni riches tissus de soie et d&#8217;or, ni diamants et perles, ni beaux jardins remplis de fleurs aux suaves parfums et de fruits délicieux. Et pourtant, elle ne s&#8217;y trouvait pas heureuse, et elle s&#8217;ennuyait. Pourquoi donc s&#8217;ennuyait-elle ? Parce qu&#8217;elle était toujours seule, tout le long des jours. Son mari partait, tous les matins, de bonne heure, et ne rentrait qu&#8217;au coucher du soleil.<br />
Elle l&#8217;avait souvent prié de l&#8217;emmener avec lui, dans ses voyages, et toujours il avait refusé.<br />
Un jour qu&#8217;elle se promenait dans le bois qui entourait le château, elle fut bien étonnée de voir un jeune cavalier qui venait par la grande avenue, car depuis qu&#8217;elle était là, aucun étranger n&#8217;était encore venu lui faire visite. Son étonnement augmenta encore, lorsqu&#8217;elle reconnut que ce cavalier était son plus jeune frère. Elle courut à lui et l&#8217;embrassa et lui témoigna une grande joie de le revoir. Puis, elle le conduisit au château et lui servit elle-même à manger et à boire, car il était épuisé et fatigué d&#8217;un si long voyage.<br />
—  Où est aussi mon beau-frère, sœur chérie ? demanda-t-il, au bout de quelque temps.<br />
—  Il n&#8217;est pas à la maison, pour le moment, mais, il arrivera ce soir, au coucher du soleil.<br />
—  Tu me parais être plus heureuse ici avec lui que tu ne l&#8217;étais avec Frimelgus ?<br />
—  Oui vraiment, mon frère, je suis assez heureuse ici, et pourtant, je m&#8217;y ennuie beaucoup.<br />
—  Comment peut-on s&#8217;ennuyer, dans un si beau château ?<br />
—  C&#8217;est que je suis seule, tout le long des jours, frère chéri ; mon mari n&#8217;est jamais avec moi, que la nuit, et il part tous les matins, aussitôt que le soleil se lève.<br />
—   Où donc va-t-il ainsi, tous les matins ?<br />
—  Au paradis, dit-il.<br />
—  Au paradis ? Mais pourquoi ne t&#8217;emmène-t-il pas avec lui, alors ?<br />
—  Je l&#8217;ai souvent prié de m&#8217;emmener avec lui, mais il ne le veut pas.<br />
—  Hé bien ! Je lui demanderai aussi, moi, de me permettre de l&#8217;accompagner, car je voudrais bien voir le paradis.<br />
Tôt après, le maître du château arriva. Sa femme lui présenta son frère, et il témoigna de la joie de le revoir. Puis, il mangea, car il avait grand&#8217;faim. Le frère de Marguerite lui demanda alors :<br />
—  Dites, beau-frère, où allez-vous donc ainsi, tous les matins, de si bonne heure, laissant votre femme toute seule à la maison, où elle s&#8217;ennuie beaucoup ?<br />
—  Je vais au paradis, beau-frère.<br />
—  Je voudrais bien aussi, moi, voir le paradis, et si vous consentiez à m&#8217;emmener avec vous, une fois seulement, vous me feriez grand plaisir.<br />
—  Hé bien ! Demain matin, vous pourrez venir avec moi, beau-frère ; mais, à la condition que vous ne m&#8217;adresserez aucune question, ni ne direz même pas un seul mot, pendant le voyage, quoi que vous puissiez voir ou entendre, autrement, je vous abandonnerai aussitôt en route.<br />
—  C&#8217;est convenu, beau-frère, je ne dirai pas un mot.<br />
Le lendemain matin, le maître du château était sur pied de bonne heure. Il alla frapper â la porte de son beau-frère, en disant :<br />
—  Allons, beau-frère, debout, vite, il est temps de partir !<br />
Et quand il se fut levé et qu&#8217;il fut prêt, il lui dit encore :<br />
—  Prends les basques de mon habit et tiens bon !<br />
Le frère de Marguerite prit à deux mains les basques de l&#8217;habit de son beau-frère, et celui-ci s&#8217;éleva, alors, en l&#8217;air et l&#8217;emporta par-dessus le grand bois qui entourait le château, avec une telle rapidité, que l&#8217;hirondelle ne pouvait les suivre. Ils passèrent par-dessus une grande prairie, où il y avait beaucoup de bœufs et de vaches, et, bien que l&#8217;herbe fût abondante autour d&#8217;eux, bœufs et vaches étaient maigres et décharnés, au point de n&#8217;avoir guère que les os et la peau. Cela étonna fort le frère de Marguerite, et il allait en demander la raison à son compagnon de voyage, lorsqu&#8217;il se rappela à temps qu&#8217;il avait promis de ne lui adresser aucune question, et il garda le silence.<br />
Ils continuèrent leur route et passèrent, plus loin, au-dessus d&#8217;une grande plaine aride et toute couverte de sable et de pierres ; et pourtant, sur ce sable étaient couchés des bœufs et des vaches si gras, et qui paraissaient si heureux, que c&#8217;était plaisir de les voir. Le frère de Marguerite ne souffla mot encore, bien que cela lui parût bien étrange.<br />
Plus loin encore, il vit un troupeau de corbeaux qui se battaient avec tant d&#8217;acharnement et de fureur, qu&#8217;il en tombait sur la terre comme une pluie de sang. Il continua de garder le silence. Ils descendirent, alors, dans un lieu d&#8217;où partaient trois routes. Une d&#8217;elles était belle, unie avec de belles fleurs parfumées, des deux côtés ; une autre était belle et unie aussi, mais moins que la première, pourtant ; enfin, la troisième était d&#8217;un accès difficile, montante et encombrée de ronces, d&#8217;épines, d&#8217;orties et de toutes sortes de reptiles hideux et venimeux. Ce fut cette dernière route que prit le mari de Marguerite. Son beau-frère, s&#8217;oubliant, lui dit, alors :<br />
—  Pourquoi prendre cette vilaine route, puisqu&#8217;en voilà deux autres qui sont si belles !<br />
A peine eut-il prononcé ces mots, que l&#8217;autre l&#8217;abandonna, dans ce mauvais chemin, en lui disant :<br />
—  Reste là à m&#8217;attendre, jusqu&#8217;à ce que je m&#8217;en retourne, ce soir.<br />
Et il continua sa route.<br />
Au coucher du soleil, quand il repassa par là, il reprit son beau-frère, tout rompu et tout sanglant, et ils retournèrent ensemble au château. Le frère de Marguerite remarqua, chemin faisant, que les corbeaux se battaient toujours, que les bœufs et les vaches étaient aussi maigres et décharnés que devant, dans l&#8217;herbe grasse et haute, aussi gras et luisants, dans la plaine aride et sablonneuse, et, comme il pouvait parler, à présent, il demanda l&#8217;explication des choses extraordinaires qu&#8217;il avait vues, durant le voyage.<br />
— Les bœufs et les vaches maigres et décharnés, au milieu de l&#8217;herbe abondante et grasse, lui répondit son beau-frère, sont les riches de la terre, qui, avec tous leurs biens, sont encore pauvres et malheureux, parce qu&#8217;ils ne sont jamais contents de ce qu&#8217;ils ont et désirent toujours en avoir davantage ; les bœufs et les vaches gras et heureux, sur le sable aride et brûlé, sont les pauvres contents de la position que Dieu leur a faite, et qui ne se plaignent pas.<br />
—  Et les corbeaux qui se battent avec acharnement ?<br />
—  Ce sont les époux qui ne peuvent pas s&#8217;entendre et vivre en paix, sur la terre, et qui sont toujours à se quereller et à se battre.<br />
—  Dites-moi encore, beau-frère, pourquoi vous avez pris le chemin montant et rempli de ronces, d&#8217;épines et de reptiles hideux et venimeux, quand il y a là, à côté, deux autres chemins qui sont si beaux et si unis, et où il doit être si agréable de marcher ?<br />
—  Ces deux chemins là sont, le plus beau et le plus large, le chemin de l&#8217;enfer, et l&#8217;autre, le chemin du purgatoire. Celui que j&#8217;ai suivi est difficile, étroit, montant et parsemé d&#8217;obstacles de toute sorte ; mais, c&#8217;est le chemin du paradis.<br />
—  Pourquoi donc, beau-frère, puisque vous pouvez aller tous les jours au paradis, n&#8217;y restez-vous pas, et n&#8217;y emmenez-vous pas ma sœur avec vous ?<br />
— Après ma mort, Dieu me donna pour pénitence de revenir tous les jours sur la terre, jusqu&#8217;à ce que j&#8217;eusse trouvé une femme pour m&#8217;épouser, quoique mort&#8230; <a href="#note2">(2)</a><a name="texte2"></a></p>
<p>Conté par Droniou, meunier, de Plouaret, 1870.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> C&#8217;est jusqu&#8217;ici, comme on le voit, une variante du conte de Barbe-Bleue de Ch. Perrault. Doit-on croire à une réminiscence ou à une imitation directe de cet auteur ? Je ne saurais le dire, mais, je dois faire remarquer que mon conteur ne savait ni lire ni écrire. Cette première partie du conte semble du reste parfaitement étrangère à la seconde, qui appartient à un autre cycle et à un tout autre ordre d&#8217;idées; mais, comme toujours, j&#8217;ai cru devoir reproduire intégralement le récit de mon conteur.<br />
<a name="note2"></a><a href="#texte2">(2)</a> Le  conte  ne   paraît   pas tout à fait terminé,  mais mon conteur n&#8217;en savait pas davantage.</span></p>
<p class="pdf"><a href="/download/prince-frimelgus.zip" title="Fichier zip contenant Le Prince Turc Frimelgus au format PDF">Télécharger ce conte au format PDF : <img src="/img/pdf.gif" width="50" height="50" alt="pdf icon" /></a></p>
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		<title>La  Femme   Du   Trépas</title>
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		<pubDate>Wed, 14 Nov 2007 18:22:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Ann Ankou]]></category>
		<category><![CDATA[Château]]></category>
		<category><![CDATA[Oiseaux]]></category>
		<category><![CDATA[Tome 1]]></category>
		<category><![CDATA[Vieille fille]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages vers le soleil]]></category>

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		<description><![CDATA[(1) Robert GravesLes mythes celtes :La Déesse blanche Béatrice BottetFille de la Tempête :La Légende de la ville d&#8217;Is DieterL&#8217;Ankou : Voyageau pays des morts - Marguerite accepte d&#8217;épouser le Trépas &#8211; Après la noce, ils partent pour le château du Soleil-Levant &#8211; Tous les matins, le Trépas quitte le château pour ne revenir que [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="#note1">(1)</a><a name;="texte1"></a>
<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2268063909?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2268063909"><img src="/img/41waTXw6p5L._SL160_.jpg" width="97" height="160" alt="Les mythes celtes : La Déesse blanche" />
<p>Robert Graves<br />Les mythes celtes :<br />La Déesse blanche</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2268063909" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg4"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2203163550?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2203163550"><img src="/img/41HN9XMWRJL._SL160_.jpg" width="112" height="160" alt="Fille de la Tempête : La Légende de la ville d'Is" />
<p>Béatrice Bottet<br />Fille de la Tempête :<br />La Légende de la ville d&#8217;Is</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2203163550" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2226152695?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2226152695"><img src="/img/4132Z6NN61L._SL160_.jpg" width="123" height="160" alt="L'Ankou : Voyage au pays des morts" />
<p>Dieter<br />L&#8217;Ankou : Voyage<br />au pays des morts</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2226152695" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><em>- Marguerite accepte d&#8217;épouser le Trépas &#8211; Après la noce, ils partent pour le château du Soleil-Levant &#8211; Tous les matins, le Trépas quitte le château pour ne revenir que le soir &#8211; Un jour, le frère de Marguerite vient leur rendre visite &#8211; Il veut accompagner le Trépas pour savoir où il va &#8211; La première fois, il échoue à suivre le Trépas, mais il y parvient à la seconde &#8211; En chemin, il assiste à des choses insolites qui l&#8217;intringuent &#8211; Au retour, le Trépas lui explique le sens de ce qu&#8217;il a vu &#8211; Le frère de Marguerite veut rentrer chez lui, mais le Trépas lui apprend qu&#8217;il est parti depuis cinq cents ans et que sa famille et ses amis sont morts &#8211; </em><br />&nbsp;<br />&nbsp;<br /><strong>Il y avait une vieille fille</strong> restée sans mari, sans doute parce qu&#8217;elle n&#8217;en avait jamais trouvé. Elle avait passé la quarantaine, et on lui disait souvent par plaisanterie :<br />
—  Vous vous marierez encore, Marguerite.<br />
—  Oui, oui, répondait-elle, quand le Trépas viendra me chercher.<br />
Un jour du mois d&#8217;août, elle était seule dans la maison, occupée à préparer à manger aux batteurs, quand un personnage qu&#8217;elle ne connaissait pas entra soudain et lui demanda :<br />
—  Voulez-vous me prendre pour mari ?<br />
—  Qui êtes-vous ? Lui dit-elle, bien étonnée.<br />
—  Le Trépas, répondit l&#8217;inconnu.<br />
—  Alors, je veux bien vous prendre pour mari.<br />
Et elle jeta là son bâton à bouillie, et courut à l&#8217;aire à battre :<br />
—  Venez dîner, quand vous voudrez, dit-elle aux batteurs, pour moi, je m&#8217;en vais, je me marie !<br />
—  Ce n&#8217;est pas possible, Marguerite ! S’écrièrent les batteurs,<br />
—  C&#8217;est comme je vous dis ; mon mari, le Trépas, est venu me chercher.<br />
Le Trépas, avant de partir, lui dit qu&#8217;elle pouvait inviter aux noces autant de monde qu&#8217;elle voudrait, et qu&#8217;il reviendrait exactement au jour fixé.<br />
Quand vint le jour convenu, le fiancé arriva<span id="more-25"></span>, comme il l&#8217;avait promis. Il y eut un grand repas, et, en se levant de table, il dit à sa femme de faire ses adieux à ses parents et à tous les invités, car elle ne devait plus les revoir. Il lui dit encore d&#8217;emporter une croûte de pain, pour la grignoter, en route, si elle avait faim, car ils devaient aller bien loin, et de dire à son plus jeune frère, qui était son filleul, encore au berceau, de venir la voir, quand il serait grand, et de se diriger toujours du côté du soleil levant.<br />
Marguerite fit ce qu&#8217;on lui recommandait, et ils partirent alors.<br />
Ils allaient sur le vent, loin, bien loin, plus loin encore ; si bien que Marguerite demanda s&#8217;ils n&#8217;arriveraient pas bientôt au bout de leur voyage.<br />
—  Nous avons encore un bon bout de chemin à faire, répondit le Trépas.<br />
—  Je suis bien fatiguée, et je ne puis aller plus loin, sans me reposer et manger un peu.<br />
Et ils s&#8217;arrêtèrent, pour passer la nuit, dans une vieille chapelle.<br />
—   Grignote ta croûte de pain, si tu as faim, dit le Trépas à sa femme ; pour moi, je ne mangerai point.<br />
Le lendemain matin, ils se remettent en route. Ils vont encore loin, bien loin, toujours plus loin, si bien que Marguerite, fatiguée, dit de nouveau :<br />
—  Dieu, que c&#8217;est loin ! N’approchons-nous pas encore ?<br />
—  Si, nous approchons ; ne voyez-vous pas devant vous une haute muraille ?<br />
—  Oui, je vois une haute muraille devant moi.<br />
—  C&#8217;est là qu&#8217;est ma demeure.<br />
Ils arrivent à la haute muraille, et entrent dans une cour.<br />
—  Dieu, que c&#8217;est beau ici ! s&#8217;écria Marguerite.<br />
C&#8217;était là le château du Soleil-Levant. Tous les matins, il en partait, pour ne revenir que le soir, et ne disait pas à sa femme où il allait. Rien ne manquait d&#8217;ailleurs à Marguerite, et tout ce qu&#8217;elle souhaitait, elle l&#8217;avait aussitôt. Pourtant, elle s&#8217;ennuyait d&#8217;être toujours seule, tout le long des jours.<br />
Un jour, qu&#8217;elle se promenait dans la cour du château, elle aperçut quelqu&#8217;un qui descendait la montagne voisine. Cela l&#8217;étonna, car nul autre que son mari n&#8217;approchait jamais du château. L&#8217;inconnu continuait de descendre la montagne, et il entra dans la cour du château. Alors, Marguerite reconnut son filleul, son jeune frère, qui était dans son berceau, quand elle partit de la maison de son père. Et ils se jetèrent dans les bras l&#8217;un de l&#8217;autre, en versant des larmes de joie.<br />
—  Où est aussi mon beau-frère, que je lui souhaite le bonjour ? demanda le jeune homme, au bout de quelque temps.<br />
—  Je ne sais pas où il est, mon frère chéri ; tous les matins, il part en voyage, de bonne heure, pour ne revenir que le soir, et il ne me dit pas où il va.<br />
—   Eh bien, je lui demanderai, ce soir, quand il rentrera, pourquoi il te laisse ainsi seule, et où il va.<br />
—  Oui, demande-le-lui, frère chéri.<br />
Le maître du château arriva, à son heure ordinaire, et il témoigna à son beau-frère beaucoup de joie de sa visite.<br />
—   Où allez-vous ainsi, tous les matins, beau-frère, lui demanda le jeune homme, laissant ma sœur toute seule <br />à la maison ?<br />
—  Je vais faire le tour du monde, beau-frère chéri.<br />
—  Jésus, beau-frère, c&#8217;est vous qui devez voir de belles choses ! Je voudrais bien aller avec vous, une fois seulement.<br />
—  Eh bien ! Demain matin, tu pourras m&#8217;accompagner, si tu veux ; mais, quoi que tu puisses voir ou entendre, ne m&#8217;interroge pas, ne prononce pas une seule parole, ou il te faudra retourner aussitôt sur tes pas.<br />
—  Je ne dirai pas un mot, beau-frère.<br />
Le lendemain matin, ils partirent donc tous les deux de compagnie, et se tenant par la main, ils allaient, ils allaient !&#8230; Le vent fait tomber le chapeau du frère de Marguerite, et il dit :<br />
—  Attendez un peu, beau-frère, que je ramasse mon chapeau, qui vient de tomber.<br />
Mais, à peine eut-il prononcé ces mots, qu&#8217;il perdit de vue son beau-frère, et il lui fallut s&#8217;en retourner, seul, au château.<br />
—  Eh bien ! Lui demanda sa sœur, en le voyant revenir seul, as-tu appris quelque chose ?<br />
—  Non vraiment, ma pauvre sœur : nous allions si vite, que le vent a fait tomber mon chapeau. Je dis à ton mari d&#8217;attendre un peu, pour me le laisser ramasser ; mais, il continua sa route, et je le perdis de vue. Quoi qu&#8217;il en soit, demain matin, je lui demanderai de me permettre de l&#8217;accompagner encore, et je ne dirai pas un seul mot, quoi qu&#8217;il arrive.<br />
Quand le maître du château rentra, le soir, à son heure ordinaire, le jeune homme lui demanda de nouveau :<br />
—  Me permettrez-vous de vous accompagner encore, demain matin, beau-frère ?<br />
—  Je le veux bien ; mais, ne dis pas un seul mot, ou il t&#8217;arrivera encore comme ce matin.<br />
— Je me garderai bien de parler, soyez-en sûr.<br />
Ils partent donc encore de compagnie, le lendemain matin. Ils vont, ils vont&#8230; Le chapeau du frère de Marguerite tombe encore, mais, cette fois, dans une rivière, au-dessus de laquelle ils passaient, et il s&#8217;oublie encore et dit :<br />
—  Descendez un peu, beau-frère, pour que je ramasse mon chapeau, qui vient de tomber dans l&#8217;eau !<br />
Et aussitôt  il est encore déposé à terre (car ils voyageaient à travers les airs), et se retrouve seul. Et il retourne au château, tout triste et tout confus.<br />
Le lendemain matin, son beau-frère lui permit encore de l&#8217;accompagner, mais pour la dernière fois. Ils vont, ils vont, à travers les airs&#8230; le chapeau du jeune homme tombe encore ; mais, il ne dit mot, cette fois.<br />
Ils passent au-dessus d&#8217;une plaine où la terre était toute couverte de colombes blanches, et au milieu d&#8217;elles étaient deux colombes noires. Et les colombes blanches ramassaient de tous côtés des brins d&#8217;herbe et de bois secs et les entassaient sur les deux colombes noires ; et quand celles-ci en furent couvertes, elles mirent le feu aux herbes et au bois.<br />
Le frère de Marguerite avait bien envie de demander ce que cela signifiait. Il ne dit rien pourtant, et ils continuèrent leur route.<br />
Plus loin, ils arrivèrent devant une grande porte, sur la cour d&#8217;un château. Le mari de Marguerite entra par cette porte, et dit à son beau-frère de l&#8217;attendre, dehors. Il lui dit encore que, s&#8217;il se lassait d&#8217;attendre et que l&#8217;envie lui vînt d&#8217;entrer aussi, il n&#8217;aurait qu&#8217;à casser une branche verte et à la passer sous la porte, et cette envie lui passerait aussitôt.<br />
Pendant  que  le  jeune homme  attendait  à  la porte, il vit une troupe d&#8217;oiseaux s&#8217;abattre sur un buisson de laurier, qui était près de là ; et les oiseaux y restèrent quelque temps, chantant et gazouillant. Puis, ils s&#8217;envolèrent, emportant dans leur bec chacun une feuille de laurier, mais qu&#8217;ils laissèrent tomber, à une faible distance.<br />
Un instant après, une autre troupe d&#8217;oiseaux s&#8217;abattit sur le même buisson de laurier, et ils chantèrent et gazouillèrent un peu plus que les premiers, et plus longtemps, et, en s&#8217;en allant, ils emportèrent aussi dans leur bec chacun une feuille de laurier, qu&#8217;ils laissèrent aussi tomber, mais un peu plus loin que les précédents.<br />
Enfin, une troisième troupe d&#8217;oiseaux s&#8217;abattit sur le buisson, un instant après, et ils gazouillèrent et chantèrent mieux et plus longtemps que les autres, et, en s&#8217;en allant, ils emportèrent aussi dans leur bec chacun une feuille de laurier ; mais, il ne les laissèrent pas tomber à terre.<br />
Le frère de Marguerite, étonné de ce qu&#8217;il voyait, se disait en lui-même : « Que peut signifier tout ceci ? » Comme son beau-frère ne revenait pas, il se lassa de l&#8217;attendre, et, ayant cassé une branche de chêne toute couverte de feuillage vert, il la fourra sous la porte, comme on le lui avait dit. Aussitôt la branche fut consumée jusqu&#8217;à sa main. « Holà ! s&#8217;écria-t-il, en voyant cela, il paraît qu&#8217;il fait chaud là dedans ! » Et il ne désirait plus entrer.<br />
Son beau-frère sortit enfin, quand son heure fut venue, et ils s&#8217;en retournèrent de compagnie. Chemin faisant, le frère de Marguerite demanda à l&#8217;autre :<br />
—  Dites-moi, beau-frère, je vous prie, ce que signifie ce que j&#8217;ai vu, pendant que je vous attendais, à la porte du château : j&#8217;ai vu d&#8217;abord une troupe d&#8217;oiseaux s&#8217;abattre sur un buisson de laurier, et, après y avoir chanté et gazouillé quelque temps, ils se sont envolés, en emportant dans leur bec chacun une feuille de laurier, qu&#8217;ils ont laissée tomber à terre, à une faible distance.<br />
—   Ces oiseaux représentent les gens qui vont à la messe, mais, qui y sont distraits, prient peu et laissent tomber à terre leur feuille de laurier, c&#8217;est-à-dire la parole divine, là où ils oublient leur Dieu.<br />
—  Et la seconde troupe d&#8217;oiseaux qui se sont ensuite abattus sur le laurier, qui ont gazouillé et chanté un peu plus longtemps, et ont aussi laissé tomber à terre leurs feuilles de laurier, mais un peu plus loin ?<br />
—  Ceux-là représentent les gens qui vont à la messe et y sont plus attentifs et prient plus longtemps que les  premiers, mais, qui,  néanmoins, laissent aussi tomber à terre leur branche de laurier, c&#8217;est-à-dire oublient la parole de Dieu.<br />
—  Et la troisième troupe d&#8217;oiseaux, qui ont gazouillé et chanté beaucoup plus longtemps et mieux que les autres, et ont aussi emporté chacun sa feuille de laurier, mais, qu&#8217;ils n&#8217;ont pas laissée tomber à terre ?<br />
—  Ceux-là représentent les gens qui ont bien prié, du fond du cœur, et n&#8217;ont pas oublié la parole de Dieu, avant d&#8217;être arrivés chez eux.<br />
—  Et les colombes blanches que j&#8217;ai vues, dans une plaine, amassant des herbes et du bois secs pour brûler deux colombes noires qui étaient au milieu d&#8217;elles ?<br />
—  Ces deux colombes noires étaient ton père et ta mère, que l&#8217;on passait par le feu, pour les purifier de leurs péchés. Ils sont, à présent, au paradis.<br />
En ce moment, ils arrivèrent au château.<br />
Peu après, le frère de Marguerite dit à son beau-frère :<br />
—  Je veux m&#8217;en retourner, à présent, à la maison.<br />
—  T&#8217;en retourner à la maison ! Et pourquoi, mon pauvre ami ?<br />
—  Pour voir mes parents, et vivre avec eux.<br />
— Mais, songe donc qu&#8217;il y a cinq cents ans que tu les as quittés !<br />
Tous tes parents sont morts, il y a bien longtemps, et là où était autrefois leur maison, il y a, à présent, un grand chêne tout pourri de vieillesse !&#8230;</p>
<p> Conté par Françoise Ann Ewenn, femme Trégoat, de Pédernec (Côtes-du-Nord). 1869.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> En breton, la mort personnifiée « Ann Ankou » est du masculin ; c&#8217;est pourquoi j&#8217;emploie le mot Trépas, au lieu de la Mort.</span></p>
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