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	<title>Légendes Bretonnes &#187; Vents</title>
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	<description>Récits extraits des Contes Populaires De Basse-Bretagne par F.M. Luzel</description>
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		<title>La Princesse Troïol</title>
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		<pubDate>Sun, 28 Oct 2007 02:00:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Non classé]]></category>
		<category><![CDATA[Chèvre]]></category>
		<category><![CDATA[La princesse aux cheveux d'or]]></category>
		<category><![CDATA[Tome 1]]></category>
		<category><![CDATA[Vents]]></category>
		<category><![CDATA[vieille]]></category>

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		<description><![CDATA[(1) Bez&#8217; a zo brema pell amzer, Pa ho devoa dennt ar ier. Il y a de cela bien longtemps, Quand les poules avaient des dents. CollectifHistoires de fées V. KrutaLes Celtes :Histoire et dictionnaire Un jeune seigneur, ayant perdu son père et sa mère, demeurait avec sa marâtre. Celle-ci, comme il arrive trop souvent, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a></p>
<div class="intro">Bez&#8217; a zo brema pell amzer,<br />
Pa ho devoa dennt ar ier.</p>
<p>Il y a de cela bien longtemps,<br />
Quand les poules avaient des dents.</p></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2244417344?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2244417344"><img src="/img/6189440CREL._SL160_.jpg" width="150" height="160" alt="Histoires de fées" />
<p>Collectif<br />Histoires de fées</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2244417344" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg6"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2221056906?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2221056906"><img src="/img/41N1BTCAJFL._SL160_.jpg" width="106" height="160" alt="Les Celtes : Histoire et dictionnaire" />
<p>V. Kruta<br />Les Celtes :<br />Histoire et dictionnaire</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2221056906" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Un jeune seigneur,</strong> ayant perdu son père et sa mère, demeurait avec sa marâtre. Celle-ci, comme il arrive trop souvent, n&#8217;aimait pas le fils que son mari avait eu d&#8217;une première femme, et elle lui rendait la vie dure. L&#8217;enfant, parvenu à l&#8217;âge de quinze ou seize ans, quitta un jour sa marâtre et partit, à l&#8217;aventure. Il se nommait Fanch. <br />« Arrive que pourra, se disait-il en lui-même, je ne serai jamais plus mal que chez ma marâtre. »<br />
Et le voilà parti devant sa tête, — comme on dit.<br />
Il va, il va ; il loge dans les fermes, où la nuit le surprend ; parfois même, il couche à la belle étoile. Mais, quoi qu&#8217;il en soit, il ne regrette pas la maison de sa marâtre.<br />
Un jour, vers le coucher du soleil, il se trouva devant un beau château. La porte de la cour était ouverte, et il entra. Il ne vit personne. Il aperçut une autre porte ouverte, et il entra encore et se trouva dans une cuisine. Personne encore. Mais, un instant après, une chèvre arriva. La chèvre lui fit signe de la suivre. Il la suivit et se trouva dans un beau jardin. La chèvre, alors, lui parla de la sorte :<br />
—  Si vous voulez rester ici, il ne vous manquera rien, seulement, il vous faudra passer trois nuits dans une chambre que je vous montrerai.<br />
—  Comment, ici les bêtes parlent donc ? demanda le jeune homme, étonné.<br />
—  Je n&#8217;ai pas été toujours sous la forme que vous me voyez<span id="more-19"></span> présentement, répondit la chèvre ; je suis retenue ici sous un charme, et tous mes parents y sont comme moi, mais sous d&#8217;autres formes. Si vous voulez faire exactement tout ce que je vous dirai, vous me délivrerez, moi et tous les miens, et, plus tard, vous n&#8217;aurez pas lieu de vous en repentir.<br />
—  Dites-moi ce qu&#8217;il me faudra faire, pour vous délivrer, et, si je le puis, je le ferai.<br />
—  Vous n&#8217;aurez rien autre chose à faire que coucher trois nuits de suite dans une chambre du château, et ne pas prononcer un seul mot, ni même pousser une plainte, quoi que vous puissiez voir ou entendre, et quoi que l&#8217;on puisse vous faire.<br />
— Je veux toujours essayer. Quand l&#8217;heure de souper fut venue, on servit à manger et   à boire à Fanch, dans une belle salle ; mais, ce qui l&#8217;étonnait le plus, c&#8217;est qu&#8217;il ne voyait que deux mains, qui posaient les plats sur la table, et pas de corps ! Quand il eut mangé et bu son content, une main prit encore un chandelier avec une lumière,  et lui fit signe de la suivre. Il suivit la main et la lumière, et on le conduisit dans une chambre où il y avait un lit. La main déposa la lumière sur une table, et puis disparut, et pas un mot.<br />
Fanch n&#8217;était pas peureux ; pourtant, tout cela lui paraissait bien singulier.<br />
Il se coucha, et s&#8217;endormit sans tarder. Vers minuit, il entendit un grand bruit, dans sa chambre, qui le réveilla.<br />
—  Jouons aux boules, disaient des voix.<br />
—  Non, jouons à un autre jeu, disaient d&#8217;autres voix.<br />
Et il regardait de son mieux, et ne voyait rien.<br />
— Bah ! Bah ! dit une voix, occupons-nous d&#8217;abord de celui qui est là, dans le lit.<br />
—  Il y a donc quelqu&#8217;un dans le lit ?<br />
—  Certainement, venez voir.<br />
Et ils tirèrent le pauvre Fanch hors du lit et se le jetèrent de l&#8217;un à l&#8217;autre, comme une balle. Mais, ils avaient beau faire, Fanch ne soufflait mot et faisait toujours semblant de dormir.<br />
—  Il ne se réveillera donc pas ? dit une voix.<br />
—  Attends, attends, dit une autre voix, je saurai bien le réveiller, moi.<br />
Et il le lança si violemment contre la muraille, qu&#8217;il s&#8217;y colla comme une pomme cuite. Puis, ils s&#8217;en allèrent, en riant bruyamment.<br />
Aussitôt, entra dans la chambre la chèvre que Fanch avait vue en arrivant au château ; mais, sa tête était celle d&#8217;une belle femme.<br />
—  Pauvre garçon ! dit-elle, comme tu as souffert !<br />
Et elle se mit à le frotter avec un onguent qu&#8217;elle avait, et à mesure qu&#8217;elle frottait, la vie revenait dans son corps, si bien qu&#8217;il finit par se retrouver aussi vivant et aussi bien portant que jamais.<br />
—  Tout s&#8217;est bien passé, pour cette fois, lui dit alors la chèvre-femme ; mais, la nuit prochaine, l&#8217;épreuve sera plus pénible. Gardez toujours le silence le plus absolu, quoi qu&#8217;il puisse vous arriver, et, plus tard, vous en serez récompensé.<br />
—  Je ferai mon possible, répondit Fanch. Et la chèvre partit.<br />
Fanch déjeuna et dîna bien, toujours servi par des mains sans corps ; il passa la journée à se promener par le château et les jardins, sans voir personne, et, après le souper, la même main saisit un chandelier et le conduisit à la même chambre. Cette fois, il se cacha sous le matelas du lit.<br />
—  Peut-être ne me trouveront-ils pas ici, se disait-il en lui-même.<br />
Vers minuit, il entendit encore le même vacarme que la nuit précédente.<br />
— Je sens l&#8217;odeur de chrétien ! dit une voix.<br />
—  Et d&#8217;où diable ? dit une autre voix ; tu vois bien qu&#8217;il n&#8217;y a personne dans le lit ; joue donc, et ne nous parle plus de chrétien.<br />
Et il se mit à jouer aux cartes. Mais, soudain, la même voix cria encore :<br />
—   Je vous le répète, camarades, je sens l&#8217;odeur de chrétien !<br />
Et il défit le lit et découvrit le pauvre Fanch.<br />
—  Quand je vous le disais ! Comment, tu vis encore, ver de terre ? Attends, nous allons en finir avec toi !<br />
Et ils l&#8217;écartelèrent ; puis, ils partirent, en riant bruyamment.<br />
Aussitôt la chèvre arriva encore dans la chambre, et, cette fois, elle était femme jusqu&#8217;à la ceinture.<br />
—  Ah ! Pauvre garçon, dit-elle, dans quel état je te retrouve !<br />
Elle rapprocha les morceaux les uns des autres, et se mit à les frotter avec son onguent.<br />
Et peu à peu, les morceaux se rejoignaient, le corps se reconstituait, et bientôt il se retrouva complet et plein de vie.<br />
—  La troisième nuit, lui dit alors la femme-chèvre, sera la plus terrible. Mais, armez-vous de courage, et, si vous la passez aussi heureusement que les deux autres, vos peines seront finies, et les miennes aussi, ainsi que celles de tous ceux qui sont retenus ici avec moi.<br />
—  Je ne pense pas qu&#8217;il puisse m&#8217;arriver pis que d&#8217;être tué, comme je l&#8217;ai été déjà, deux fois, répondit Fanch.<br />
La troisième nuit, pour abréger, il se rendit encore à la même chambre, après souper, et se cacha, cette fois, sous le lit.<br />
Vers minuit, arrivèrent les mêmes personnages ; et ils se remirent à jouer.<br />
—  Je sens encore l&#8217;odeur de chrétien ! dit soudain une voix. Est-ce que ce ver de terre ne serait pas encore mort ?<br />
Et ils défirent le lit ; mais, ils n&#8217;y trouvèrent rien. Ils regardèrent alors dessous :<br />
—  Le voici ! Le voici !<br />
Et on le retira, par les pieds, de dessous le lit.<br />
—  Il faut en finir avec lui, cette fois ! Se dirent-ils.  Qu&#8217;en ferons-nous ?<br />
—  Il faut le cuire, et puis le manger.<br />
—  C&#8217;est cela ! Crièrent-ils tous à la fois.<br />
On fit un grand feu dans la cheminée, on mit le pauvre Fanch tout nu, on le suspendit au-dessus du feu, et, quand il fut bien rôti, ils le mangèrent, jusqu&#8217;au dernier morceau, même les os.<br />
Quand le festin fut terminé, ils s&#8217;en allèrent, et aussitôt une femme très belle entra dans la chambre, une princesse magnifique, et rien de la chèvre, cette fois.<br />
—  Hélas ! dit-elle, j&#8217;ai grand&#8217;peur qu&#8217;ils n&#8217;en aient pas laissé le moindre morceau,<br />
Et elle se mit à chercher, d&#8217;abord sur la table, puis sous la table. Elle ne trouvait rien. A force de chercher, elle finit, pourtant, par découvrir un fragment d&#8217;os de la tête.<br />
—  Dieu soit loué ! s&#8217;écria-t-elle, tout n&#8217;est pas encore perdu !<br />
Et elle se mit à frotter l&#8217;os, avec son onguent. Et, à mesure qu&#8217;elle le frottait, il grandissait, il grandissait, il se garnissait de chair, chaque membre revenait à sa place, tant et si bien que, peu à peu, le corps entier se reconstitua et se retrouva aussi vivant et aussi sain que jamais.<br />
—  Holà ! s&#8217;écria alors la princesse, tout va bien ! Maintenant, les géants (ou les démons) n&#8217;ont plus aucun pouvoir ni sur moi ni sur les miens, et tout ce qui est ici vous appartient, Fanch, jusqu&#8217;à moi-même !<br />
Aussitôt on vit arriver, de tous les côtés, une foule de gens de tout rang et de toute condition, des princes, des princesses, des ducs, des barons, des gens du commun, qui tous étaient retenus enchantés dans ce château. Il en sortait de partout, et ils remerciaient celui qui les avait délivrés, puis  ils partaient, chacun pour son pays.<br />
—  Partons aussi, dit Fanch à la princesse ; allons chez votre père.<br />
—  Pas encore, répondit-elle ; il nous faut séjourner encore trois jours ici, et, pendant ces trois jours, vous devrez rester sans manger ni boire, complètement à jeun, jusqu&#8217;au coup de neuf heures, chaque matin. Si vous buvez ou mangez la moindre chose, avant cette heure, vous vous endormirez aussitôt, et ne me reverrez plus. Tous les matins, je viendrai vous voir, à midi, et alors vous pourrez manger et boire. Vous m&#8217;attendrez, assis sur la pierre de la fontaine, dans le bois, et aussitôt le premier coup de midi, je me trouverai près de vous. Mais, prenez  bien garde de manger ou de boire,  avant cette heure.<br />
Quand elle eut prononcé ces paroles, elle disparut.<br />
Le lendemain matin, longtemps avant midi, fanch, accompagné d&#8217;un domestique, attendait la Princesse, assis sur la pierre de la fontaine. Il n&#8217;avait encore rien mangé, ni bu, et il avait faim. Comme il attendait ainsi, il vit venir à lui une petite vieille femme ayant au bras un panier rempli de prunes.<br />
 — Bonjour à vous, jeune seigneur, lui dit la vieille.<br />
— A vous pareillement, grand&#8217;mère.<br />
— Acceptez une prune de moi.<br />
— Merci, je n&#8217;aime pas les prunes.<br />
—  Une seulement, pour les goûter ; cela ne coûte rien ; voyez, comme elles sont belles !<br />
Il prit une prune. Mais, aussitôt qu&#8217;il l&#8217;eut portée à sa bouche, il s&#8217;endormit. Midi sonna, eu ce moment, et la princesse parut.<br />
—  Hélas ! Il dort ! dit-elle, en le voyant.<br />
—  Oui, dit son domestique ; une petite vieille est venue offrir une prune à mon maître, et dès qu&#8217;il l&#8217;a portée à sa bouche, il s&#8217;est endormi.<br />
—  Eh bien !   Quand il se réveillera,   donnez-lui   ce   mouchoir,   pour qu&#8217;il  se souvienne de moi.<br />
Et elle donna un mouchoir blanc au domestique, puis elle s&#8217;éleva en l&#8217;air et disparut. Fanch se réveilla en ce moment, et il put l&#8217;apercevoir, un instant. Elle était toute blanche, comme uni ange.<br />
—  Je m&#8217;étais endormi ! Se dit-il, il faut que demain je me surveille mieux.<br />
Le lendemain matin, comme il était encore assis sur la pierre de la fontaine, avec son domestique, la même petite vieille vint à lui, ayant au bras un panier de figues.<br />
—  Acceptez une figue de moi, mon beau seigneur ; voyez, comme elles sont belles !<br />
Fanch accepta encore une figue de la vieille. Il la mangea, et s&#8217;endormit aussitôt.<br />
Au coup de midi, la princesse arriva auprès de la fontaine.<br />
—  Hélas ! Il dort encore ! s&#8217;écria-t-elle, avec douleur.<br />
—   Oui, dit le domestique ; la petite vieille est encore venue, et elle a donné une figue à mon maître, et aussitôt qu&#8217;il l&#8217;a mangée, il s&#8217;est endormi.<br />
— Voilà un mouchoir gris, que vous lui donnerez, quand il se réveillera, pour qu&#8217;il se souvienne de moi.<br />
Et elle s&#8217;éleva encore en l&#8217;air, en gémissant.<br />
Fanch se réveilla, au môme moment, et il la vit encore qui montait vers le ciel. Cette fois, elle portait une robe grise.<br />
— Mon Dieu, dit-il, je m&#8217;étais encore endormi ! Et qu&#8217;est-ce qui me fait donc dormir de la sorte ?<br />
— Je pense, mon maître, — dit son domestique, — que ce sont les fruits que vous donne la petite vieille qui vous font dormir ainsi.<br />
— Bah ! Ce ne peut pas être cela ; mais, demain, je me surveillerai mieux et ferai en sorte de ne pas m&#8217;endormir.<br />
Le domestique lui donna le second mouchoir, qui était gris, comme il lui avait donné le premier, qui était blanc.<br />
Le lendemain matin, comme ils attendaient encore, auprès de la fontaine, la petite vieille arriva aussi et, cette fois, elle avait au bras un panier rempli de belles oranges.<br />
— Acceptez une orange de moi, mon beau seigneur, dit-elle à Fanch ; voyez comme elles sont belles !<br />
Le domestique avait bien envie de dire à son maître de ne pas accepter ; mais, il n&#8217;osa pas, et Fanch prit une orange, la mangea et s&#8217;endormit encore. Midi sonna au môme moment, et la princesse arriva ; le voyant encore endormi, elle poussa un cri de douleur, et dit :<br />
—   Ah ! Le malheureux, il dort encore !<br />
—   C&#8217;est la petite vieille qui en est cause, dit le domestique. Elle est encore venue, et a offert une orange à mon maître, qui l&#8217;a acceptée et mangée, et aussitôt il s&#8217;est endormi.<br />
—  Voici un troisième mouchoir, que vous lui donnerez, quand il se réveillera, et vous lui ferez mes derniers adieux, car, hélas ! Je ne le reverrai plus.<br />
Et elle s&#8217;éleva encore vers le ciel, en poussant une plainte touchante.<br />
Fanch se réveilla à l&#8217;instant, et vit le bas de sa robe et ses pieds. O douleur ! Cette fois elle était toute noire. Noir était aussi le troisième mouchoir qu&#8217;elle avait laissé à son domestique, pour lui être remis.<br />
—   Hélas ! Je m&#8217;étais encore endormi ! s&#8217;écria-t-il, avec douleur.<br />
—   Oui, malheureusement, mon pauvre maître. La princesse, avant de disparaître, m&#8217;a laissé, pour vous le remettre, ce troisième mouchoir, et elle m&#8217;a recommandé de vous faire ses adieux, car vous ne la reverrez plus.<br />
Grande fut la douleur de Fanch, en apprenant cela. Il pleurait et s&#8217;arrachait les cheveux, et criait :<br />
— Si ! Si ! Je la reverrai encore, car je ne cesserai de la chercher partout, et de marcher, nuit et jour, jusqu&#8217;à ce que je l&#8217;aie retrouvée !<br />
Et il se mit sur-le-champ en route, n&#8217;emportant, pour toute provision, qu&#8217;une miche de pain.<br />
Vers le soir, il s&#8217;assit sur le gazon, au bord de route, pour se reposer et manger un morceau. Une petite vieille vint à passer, en ce moment, qui lui dit :<br />
—  Bon appétit, mon fils.<br />
—  Merci, grand&#8217;mère. Si vous voulez faire comme moi, je partagerai avec vous volontiers.<br />
—  Mille bénédictions, mon fils ! Voici dix-huit cents ans que je suis par ici, et jamais personne ne m&#8217;avait encore offert du pain.<br />
Et elle s&#8217;empressa d&#8217;accepter sa part du frugal repas de Fanch, puis elle lui dit : — Pour vous remercier, mon fils, voici une serviette que je vous donne et qui pourra vous être  utile.   Quand   vous éprouverez   le   besoin de manger   ou   de   boire,  étendez-la par terre, ou sur une table, suivant le lieu où vous vous trouverez, et aussitôt tout ce que vous souhaiterez vous sera servi dessus. Voici encore une baguette blanche,  pour voyager, et, à chaque coup que vous en frapperez sur la  terre, vous ferez cent lieues.<br />
—  Ah ! bien oui, tu vas, peut-être, manger un cousin à toi, qui est venu me voir, et qui a apporté un bœuf rôti pour chacun de vous ; ne les vois-tu pas là ?<br />
Alors, la vieille fit sortir Fanch du coffre, et son cousin et lui se trouvèrent, vite, bons amis.<br />
Bientôt on entendit encore un grand bruit, dans la cheminée, et : hou ! hou ! hou ! hou ! Et le second fils de la vieille, ou le second vent, (car c&#8217;était la mère des vents), descendit, et voyant Fanch :<br />
—  Un chrétien ! s&#8217;écria-t-il, je veux le manger, à l&#8217;instant !<br />
—  Je voudrais bien voir ! Lui dit la vieille ; un cousin à vous, qui est venu me voir, et qui a apporté un bœuf rôti pour chacun de vous ! Asseyez-vous là, près du feu, et soyez sage, ou gare à mon bâton !<br />
Et il s&#8217;assit sur un escabeau, près du feu, en face de son frère, et ne dit plus mot.<br />
Un moment après, on entendit encore un vacarme épouvantable. Les arbres craquaient et volaient en éclats, autour de la hutte : c&#8217;était effrayant !<br />
—  Voici mon fils aîné qui vient ! dit la vieille.<br />
Et il descendit par la cheminée et balaya tout le feu du foyer jusqu&#8217;au bas de la maison. Il criait :<br />
—  J&#8217;ai  grand&#8217;faim !   Ma pauvre  mère ;   j&#8217;ai grand&#8217; faim !<br />
—  C&#8217;est bien ; taisez-vous, le souper est prêt.<br />
Mais, quand il aperçut Fanch :<br />
—  Un chrétien ! s&#8217;écria-t-il ; et il allait se précipiter sur lui, et l&#8217;avaler. Mais, la vieille prit un jeune ormeau qu&#8217;elle avait arraché, dans son jardin, et se mit à le battre, à tour de bras :<br />
— Ah ! tu veux manger ton cousin, le fils de ma sœur, un enfant charmant, qui est venu me voir, et qui a apporté un bœuf et une barrique de vin pour chacun de vous !  Et tu crois que je le souffrirai ?<br />
Et elle frappait, elle frappait sans pitié ; et le grand vent criait :<br />
— Doucement, ma pauvre mère ; ne frappez pas si fort ; je ne ferai pas de mal à notre cousin, puisqu&#8217;il a apporté un bœuf et une barrique de vin pour chacun de nous !<br />
Alors la vieille cessa de frapper, et ils se mirent tous à table ; mais ils étaient si gloutons, le grand vent surtout, que Fanch fut obligé d&#8217;avoir recours à sa serviette, par trois fois. Enfin, quand ils furent rassasiés, ce qui dura longtemps, ils allèrent s&#8217;asseoir et causer, près du feu, comme de vieux amis.<br />
— Où vas-tu aussi, cousin ? demanda le petit vent à Fanch.<br />
—  Chercher la princesse Troïol ; sais-tu où elle demeure ?<br />
—  Non vraiment ; je n&#8217;en ai même jamais entendu parler.<br />
—  Et toi, cousin ? demanda-t-il au second vent.<br />
—  Moi, j&#8217;ai entendu parler d&#8217;elle ; mais, je ne sais pas où elle demeure.<br />
—  Et toi, grand cousin ? demanda-t-il au grand vent.<br />
—  Moi, je sais où elle demeure ; je reviens précisément de là, et je dois y retourner, demain.<br />
—  Veux-tu m&#8217;emmener avec toi ?<br />
—  Je le veux bien, si tu peux me suivre ; mais, allons nous coucher, à présent, car demain nous aurons encore beaucoup de chemin à faire.<br />
Le lendemain matin, chacun des vents partit de son côté.<br />
—  Suis-moi, si tu le peux, dit le grand vent à Fanch.<br />
Et le voilà parti. Frrrrr ! ou ou, ou, ou ! viiiii !! Et Fanch après ! Et de frapper la terre avec sa baguette blanche, qui lui faisait foire cent lieues, à chaque coup. Quand le grand vent tourna la tête, pour voir où il était resté, il fut bien étonné de le voir sur ses talons. Ils arrivèrent au bord de la mer.<br />
—  Je ne peux pas aller plus loin, à moins que tu ne me prennes sur ton dos, dit alors Fanch au grand vent.<br />
— Je te prendrai bien sur mon dos, si tu me donnes à manger, quand je demanderai.<br />
— C&#8217;est entendu, autant que tu voudras.<br />
Et Fanch monta sur le dos du grand vent, et les voilà partis ! A chaque instant, le grand vent demandait à manger. Fanch avait sa serviette, et lui donnait tout ce qu&#8217;il demandait. Ils allaient, ils allaient ! frrrrr ! viiii ! ou, ou !  Ils aperçurent enfin  le   château   de   la  princesse  Troïol.   Le grand vent déposa Fanch  au milieu de la cour. Fanch   attacha les trois mouchoirs de  la princesse, le blanc, le gris et le noir, au bout de son bâton, puis le planta en terre, au milieu  de la cour. Un moment après, la princesse passa,  au bras du maître du château, se rendant à l&#8217;église, pour leur mariage.  Elle vit Fanch, reconnut ses trois mouchoirs, et dit  aussitôt à sa femme de chambre :<br />
— Allez demander à cet homme combien il veut me vendre un de ses mouchoirs.<br />
La femme de chambre se rendit aussitôt auprès de Fanch.<br />
—   Combien voulez-vous me vendre un de vos mouchoirs, pour ma maîtresse ?<br />
—  Dites à votre  maîtresse qu&#8217;elle n&#8217;est  pas assez riche pour acheter un de ces mouchoirs.<br />
La femme de chambre retourna vers sa maîtresse.<br />
—  Eh bien ! Que vous a-t-il répondu ?<br />
—  Il m&#8217;a répondu que vous n&#8217;êtes pas assez riche pour acheter un de ses mouchoirs.<br />
La princesse, à cette réponse, fit semblant de se trouver indisposée, et l&#8217;on remit la cérémonie au lendemain.<br />
Le lendemain matin, elle envoya encore sa femme de chambre demander à Fanch combien lui coûteraient deux de ses mouchoirs.<br />
—  Dites à votre maîtresse, lui répondit encore Fanch, qu&#8217;elle n&#8217;est pas assez riche pour acheter ni un ni deux de mes mouchoirs.<br />
La femme revint rapporter la réponse à sa maîtresse.<br />
—  Eh  bien ! Retournez,  et dites-lui de venir me parler.<br />
Elle retourna vers Fanch, et lui dit :<br />
—  Ma maîtresse vous prie de venir lui parler.<br />
—  Dites à votre maîtresse de venir me trouver elle-même, si elle veut me parler.<br />
La princesse se rendit alors auprès de Fanch.<br />
—  Venez avec moi un instant, dans ma chambre, lui dit-elle.<br />
Et Fanch la suivit dans sa chambre, et ils se jetèrent dans les bras l&#8217;un de l&#8217;autre, en pleurant de joie.<br />
La princesse dépêcha ensuite sa femme de chambre vers le maître du château, pour lui dire qu&#8217;elle était toujours indisposée et qu&#8217;elle le priait d&#8217;attendre jusqu&#8217;au lendemain, pour aller à l&#8217;église. Elle ajoutait qu&#8217;on pouvait néanmoins faire le repas de noces, le jour même, puisque tous les invités étaient arrivés.<br />
Ainsi fit-on. Le repas fut magnifique. Vers la fin, tout le monde était gai et joyeux, et chacun contait quelque petite histoire plaisante. On pria la jeune fiancée de conter aussi quelque chose. Elle se leva, alors, et parla ainsi :<br />
— J&#8217;avais un petit coffret, avec une jolie petite clef d&#8217;or. Je perdis la clef, et j&#8217;en fis faire une autre. Mais, quelque temps après, je retrouvai mon ancienne clef. Me voici embarrassée, et je vous demande de laquelle des deux clefs je dois me servir, à présent, de l&#8217;ancienne ou de la nouvelle ?<br />
—  Je pense qu&#8217;il faut préférer l&#8217;ancienne, répondit le maître du château.<br />
—  C&#8217;est aussi mon avis, reprit la princesse. Je vais vous faire voir l&#8217;ancienne clef dont je parle.<br />
Et elle se leva de table, entra dans un cabinet à côté et revint aussitôt, en tenant par la main Fanch, habillé en prince ; et, s&#8217;adressant au seigneur et à tous les convives :<br />
—  Voici ! Je l&#8217;avais choisi d&#8217;abord, et c&#8217;est lui qui sera mon époux, et non un autre !<br />
Et l&#8217;on célébra les noces, le lendemain, et il y eut des festins magnifiques, comme je n&#8217;en ai vu jamais, si ce n&#8217;est en rêve, et ils restèrent dans ce beau château, car le maître disparut aussitôt et personne ne sut jamais ce qu&#8217;il était devenu.</p>
<p>Conté par Jacques Sesson, sabotier de la forêt de Beffou, commune de Loguivi-Plougras (Côtes-du-Nord), décembre 1869.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Troïol : Ce mot doit être une altération de  Tro-heol, et signifie littéralement Tourne-sol.</span></p>
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		<title>La Princesse De l&#8217;Étoile Brillante</title>
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		<pubDate>Sun, 21 Oct 2007 20:28:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Philippe le StumFées, Korrigans et autres créatures fantastiques de Bretagne C. GuibbaudMille Ans de Contes Lenia MajorA l&#8217;orée des Fées Il y avait, une fois, sur l&#8217;eau du Léguer, un meunier, qui prit un jour son fusil pour aller tirer des cygnes et des canards sauvages, sur l&#8217;étang du moulin. C&#8217;était au mois de décembre, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class="livre lpt lmarg3"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/273732369X?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=273732369X"><img src="/img/51VGAX8NT9L._SL160_.jpg" width="120" height="160" alt="Fées, Korrigans et autres créatures fantastiques de Bretagne" />
<p>Philippe le Stum<br />Fées, Korrigans et autres créatures fantastiques de Bretagne</p>
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<p>C. Guibbaud<br />Mille Ans de Contes</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=274592558X" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="livre lpt lmarg5"><a rel="nofollow" href="http://www.amazon.fr/gp/product/2350670082?ie=UTF8&#038;tag=legendbreton-21&#038;linkCode=as2&#038;camp=1642&#038;creative=6746&#038;creativeASIN=2350670082"><img src="/img/511LoaPlJiL._SL160_.jpg" width="138" height="160" alt="A l'orée des Fées" />
<p>Lenia Major<br />A l&#8217;orée des Fées</p>
<p></a><img src="http://www.assoc-amazon.fr/e/ir?t=legendbreton-21&#038;l=as2&#038;o=8&#038;a=2350670082" width="1" height="1" border="0" alt="*" style="border:none !important; margin:0px !important;" /></div>
<div class="espacer"></div>
<p><strong>Il y avait, une fois,</strong> sur l&#8217;eau du Léguer, un meunier, qui prit un jour son fusil pour aller tirer des cygnes et des canards sauvages, sur l&#8217;étang du moulin.<br />
C&#8217;était au mois de décembre, et il faisait froid et la terre était toute couverte de neige.<br />
En arrivant sur la chaussée de l&#8217;étang, il aperçut une cane qui s&#8217;ébattait sur l&#8217;eau. Il la visa, tira et fut bien étonné de voir à côté de lui, aussitôt le coup parti, une belle princesse, venue il ne savait d&#8217;où ni comment, et qui lui parla de la sorte :<br />
— Merci, mon brave homme ! Il y a bien longtemps que je suis par ici, retenue enchantée  sous la forme d&#8217;une cane sauvage, par trois démons, qui  ne me laissent   aucun repos. Vous m&#8217;avez fait revenir à la forme humaine, et vous pouvez me délivrer tout à fait, avec un peu de courage et de persévérance.<br />
—  Que faut-il faire  pour cela ? demanda le meunier, étonné.<br />
—  Passer trois nuits de suite dans le vieux manoir en ruine que vous voyez là-haut.<br />
—  Et qu&#8217;y a-t-il là ? Le diable peut-être ?<br />
—  Hélas ! Ce n&#8217;est pas un diable seulement, mais, douze diables, qui vous tourmenteront. Ils vous lanceront plusieurs fois d&#8217;un bout à l&#8217;autre de la grande salle du manoir et vous jetteront<span id="more-17"></span> même dans le feu. Ne vous effrayez pas, quoi qu&#8217;il puisse vous arriver, et ayez confiance en moi, car j&#8217;ai un onguent qui vous conservera en vie et vous guérira, quand bien même tous vos membres seraient rompus et broyés. Fussiez-vous même tué, que je vous ressusciterais. Si vous pouvez souffrir, pour moi, durant ces trois nuits, sans vous plaindre ni prononcer un seul mot, vous ne regretterez pas votre peine, plus tard. Sous la pierre du foyer, il y a, dans le vieux manoir, trois barriques d&#8217;or et trois barriques d&#8217;argent, et tout cela vous appartiendra, et moi-même par-dessus le marché, si je vous plais. Vous sentez-vous le courage de tenter l&#8217;épreuve ?<br />
— Et quand il y aurait cent diables, au lieu de douze, je tenterai l&#8217;épreuve, répondit le meunier.<br />
Et aussitôt la princesse disparut, et il s&#8217;en retourna à son moulin, en songeant à ce qu&#8217;il venait de voir et d&#8217;entendre.<br />
La nuit venue, il se rendit au vieux manoir et emporta du bois, pour faire du feu, du cidre et du tabac pour boire et fumer, en se chauffant.<br />
Vers minuit, il entendit un grand bruit, dans la cheminée, et, bien qu&#8217;il ne fût pas peureux, il se cacha sous un vieux lit, et de là, il vit onze diables descendre par la cheminée. Ils furent étonnés de trouver du feu allumé au foyer.<br />
— « Que veut dire ceci ? » se demandèrent-ils.<br />
—  Où est resté le Diable Boiteux ? Il est toujours en retard, dit un autre diable, qui paraissait être le chef de la bande.<br />
—  Le voilà qui arrive, dit un troisième.<br />
Et le Diable Boiteux arriva, par le même chemin que les autres, c&#8217;est-à-dire par la cheminée, et demanda :<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il de nouveau par ici, camarades ?<br />
—  Rien, lui répondit-on.<br />
—  Rien ?&#8230; Eh bien, moi, je prétends que le meunier du moulin de Pont-Léguer est ici, quelque part, et qu&#8217;il est venu pour essayer de nous enlever la princesse : cherchons-le.<br />
Et on chercha partout. Le Diable Boiteux regarda sous le lit et, voyant le meunier, qui s&#8217;y blotissait, il s&#8217;écria :<br />
—  Le voici, sous le lit !<br />
Et il le prit par un pied et le tira à lui.<br />
—  Ah ! Meunier, gentil meunier, dit-il en ricanant, tu veux nous enlever la princesse ? Tu aimes les jolies filles, paraît-il ?<br />
Nous allons d&#8217;abord jouer à un jeu, mon ami, qui ne sera sans doute pas de ton goût, mais, qui te guérira de la tentation de vouloir enlever des princesses.<br />
Et ils se le jetèrent et rejetèrent, comme une balle, d&#8217;un bout à l&#8217;autre de la salle. Pourtant, le pauvre meunier ne disait mot. Ce que voyant, ils le jetèrent par la fenêtre dans la cour, et, comme il ne se plaignait ni ne bougeait, ils le crurent mort.<br />
Le coq chanta, en ce moment, annonçant le jour, et ils s&#8217;en allèrent aussitôt, comme ils étaient venus, c&#8217;est-à-dire par la cheminée.<br />
La princesse vint alors, tenant à la main un petit pot d&#8217;onguent, et elle en frotta le meunier, qui se releva et se retrouva aussi bien portant et aussi dispos que devant.<br />
—  Vous avez bien souffert, mon ami, lui dit la princesse.<br />
— Oui, j&#8217;ai bien souffert, princesse, répondit-il.<br />
—  Vous avez encore deux nuits semblables à passer, pour me délivrer de ces méchants diables.<br />
—  Il ne fait pas beau délivrer des princesses, d&#8217;après ce que je vois, mais, j&#8217;irai pourtant jusqu&#8217;au bout.<br />
La nuit venue, il se rendit, pour la seconde fois, au vieux manoir et se cacha sous un tas de fagots, au bas de la salle. A minuit, les douze diables descendirent, comme la veille, par la cheminée.<br />
—  Je sens odeur de chrétien ! dit le Diable Boiteux.<br />
Et ils cherchent et découvrent encore le meunier, parmi les fagots.<br />
—  Ah ! C’est encore toi, meunier ! Comment n&#8217;es-tu pas mort, après le jeu d&#8217;hier soir ? Mais, sois tranquille, nous allons en finir avec toi, cette fois, et ce ne sera pas long.<br />
Et ils le jetèrent dans une grande chaudière remplie d&#8217;huile, qu&#8217;ils firent ensuite bouillir suie feu.<br />
Le coq chanta, pour annoncer le jour, et l&#8217;es diables partirent encore.<br />
La princesse vint aussitôt et retira le meunier de la chaudière. Il était cuit et ses chairs tom baient en lambeaux. Et pourtant, elle le ressuscita encore, avec son onguent.<br />
La troisième nuit, les diables furent encore étonnés de retrouver le meunier en vie :<br />
—  C&#8217;est la dernière nuit, et si nous n&#8217;en finissons pas avec lui, cette fois, nous perdrons tout.<br />
Il doit être protégé par quelque magicien.  Que faire ?<br />
Chacun donne son avis, et le Diable Boiteux dit :<br />
—  Il faut faire un bon feu, rôtir le meunier à la broche, puis le manger.<br />
— C&#8217;est cela, dirent les autres, rôtissons-le, puis nous le mangerons.<br />
Mais, leur délibération et leurs préparatifs avaient duré trop longtemps, et, au moment où ils allaient embrocher le meunier, pour le mettre au feu, le coq chanta, et il leur fallut partir sur-le-champ, et ils abattirent le pignon de la maison, en s&#8217;en allant, avec un vacarme épouvantable.<br />
La princesse arriva encore avec son onguent, mais, elle n&#8217;en eut pas besoin, cette fois. Elle embrassa le meunier, dans le transport de sa joie, et lui dit :<br />
—  Tout va bien ! Vous m&#8217;avez délivrée, et le trésor vous appartient, à présent.<br />
Et ils déplacèrent la pierre du foyer et trouvèrent dessous trois barriques d&#8217;or et trois barriques d&#8217;argent.<br />
—  Emportez l&#8217;or et l&#8217;argent, dit la princesse, et faites-en tel usage qu&#8217;il vous plaira. Quant à moi, je ne puis pas encore rester avec vous ; je dois auparavant accomplir un voyage, qui durera un an et un jour, après quoi nous ne nous quitterons plus.<br />
Et la princesse disparut aussitôt. Le meunier la regrettait bien un peu, mais, il se consola facilement, en songeant à son trésor. Il céda son moulin à son valet et se mit à voyager avec un ami, en attendant le retour de la princesse. Ils visitèrent des pays lointains, et, comme l&#8217;argent ne leur manquait pas, ils ne se refusaient aucun plaisir.<br />
Au bout de huit mois de cette vie, le meunier dit à son ami :<br />
—  Retournons, à présent, dans notre pays, car nous en sommes bien loin et je ne veux pas manquer le rendez-vous que m&#8217;a donné la princesse, au bout d&#8217;un an et un jour.<br />
Et ils prirent la route de leur pays. Chemin faisant, ils rencontrèrent, au bord du chemin, une vieille femme, qui avait de belles pommes dans un panier. Et la vieille leur dit :<br />
—  Achetez-moi des pommes, mes beaux messieurs.<br />
—  N&#8217;achetez pas de pommes à cette vieille, dit au meunier son ami.<br />
—  Pourquoi donc ? répondit le meunier ; je mangerais une pomme avec plaisir.<br />
Et il acheta trois pommes et en mangea une, tout de suite, et se trouva incommodé.<br />
Quand fut venu le jour où devait arriver la princesse, il alla au lieu du rendez-vous, dans le bois, accompagné de son ami. Comme il attendait l&#8217;heure, étant venu trop tôt, il mangea une seconde pomme de celles qu&#8217;il avait achetées à la vieille, et se trouva aussitôt pris de sommeil. Il s&#8217;assit sur le gazon, au pied d&#8217;un arbre, et s&#8217;endormit.<br />
La princesse arriva, peu après, dans un beau carrosse couleur des étoiles et attelé de dix chevaux, aussi couleur des étoiles. Quand elle vit que le meunier dormait, elle devint triste et demanda à son ami pourquoi il s&#8217;était endormi. — Je ne sais pas bien, répondit-il, mais, il a acheté des pommes à une vieille femme, que nous avons rencontrée, au bord de la route ; il vient d&#8217;en manger une, et aussitôt il s&#8217;est trouvé pris de sommeil.<br />
— Hélas ! C’est bien cela, car la vieille à qui il a acheté des pommes est une sorcière, qui ne nous veut que du mal. Je ne peux pas l&#8217;emmener avec moi, en cet état, mais, je  reviendrai, deux fois encore, demain et après demain, et si je le  trouve   éveillé, je  le  ferai monter dans mon carrosse. Voici une poire d&#8217;or et un mouchoir que vous lui donnerez, quand il s&#8217;éveillera, et vous lui direz que je reviendrai demain, à pareille heure.<br />
Et la princesse s&#8217;éleva alors en l&#8217;air, dans son carrosse couleur des étoiles, et disparut.<br />
Le meunier s&#8217;éveilla aussi, un moment après, et son ami lui dit ce qui s&#8217;était passé, pendant qu&#8217;il dormait, et lui remit la poire et le mouchoir, en lui disant que la princesse reviendrait le lendemain, puis encore le surlendemain, s&#8217;il dormait encore.<br />
Il fut désolé et dit : — Demain, je ne dormirai pas !<br />
Et, dès en rentrant chez lui, il alla se coucher, pour n&#8217;avoir pas sommeil le lendemain.<br />
Le lendemain, il retourna au bois avec son ami. Mais, il mangea, par distraction, la troisième pomme de la sorcière, qu&#8217;il trouva dans sa poche, et s&#8217;endormit encore.<br />
La princesse vint, ce jour-là, dans un carrosse et avec des chevaux couleur du soleil, et s&#8217;écria en le voyant :<br />
—  Hélas ! Il dort encore ! Puis elle dit à son ami :<br />
—  Je reviendrai demain, mais, ce sera pour la dernière fois. Voici une autre poire d&#8217;or et un autre mouchoir que vous lui donnerez, quand il s&#8217;éveillera, et vous lui direz que, si demain je le trouve encore endormi, il ne me reverra plus jamais, à moins qu&#8217;il ne traverse à ma recherche trois puissances et trois mers.<br />
Et elle remonta en l&#8217;air, dans son carrosse couleur du soleil, et disparut.<br />
 Quand le meunier s&#8217;éveilla, son ami lui raconta comment la princesse, l&#8217;ayant encore trouvé endormi, était partie en disant qu&#8217;elle reviendrait une dernière fois, le lendemain, et que, si elle le trouvait encore endormi, il ne la reverrait plus, à moins de traverser trois puissances et trois mers pour arriver jusqu&#8217;à elle. Puis, il lui remit une féconde poire d&#8217;or et un second mouchoir.<br />
Le pauvre meunier était inconsolable, et il dit à son ami :<br />
— Au nom de Dieu, empêche-moi de dormir, demain ; ne cesse pas de me parler, afin de me tenir éveillé.<br />
Mais, malgré tout, il dormait encore, le lendemain, quand la princesse revint, dans un carrosse et avec des chevaux couleur de la lune <a href="#note1">(1)</a><a name="texte1"></a>.<br />
—  Hélas ! Tu dors encore, mon pauvre ami ! s&#8217;écria-t-elle avec douleur, et pourtant, je ne dois plus revenir. — Et, s&#8217;adressant à l&#8217;ami : — Dites-lui que, pour me revoir, désormais, il faut qu&#8217;il vienne me chercher dans le royaume de l&#8217;Etoile-Brillante, en traversant trois puissances et trois mers pour arriver jusqu&#8217;à moi, ce qu&#8217;il ne pourra faire sans beaucoup de mal. Voici une troisième poire d&#8217;or et un troisième mouchoir que vous lui donnerez et qui lui serviront, plus tard.<br />
Et elle s&#8217;éleva en l&#8217;air, sur son char, et disparut.<br />
Quand le meunier se réveilla et qu&#8217;il apprit que la princesse était partie pour ne plus revenir, il se mit à pleurer et à s&#8217;arracher les cheveux, en désespéré. Il faisait pitié à voir. Puis il dit :<br />
— Je la chercherai et je la retrouverai, dussé-je aller jusque dans l&#8217;enfer !<br />
Et il se mit aussitôt en route, à la recherche du royaume de l&#8217;Étoile-Brillante. Il marche, il marche, plus loin, toujours plus loin, sans s&#8217;arrêter, ni le jour ni la nuit. Il s&#8217;engage dans une grande forêt, dont il ne trouve pas la fin. Il y avait plusieurs jours et plusieurs nuits qu&#8217;il y errait, au hasard, quand, une nuit, étant monté sur un arbre, il aperçut au loin une petite lumière. Il se dirigea sur cette lumière et se trouva devant une pauvre hutte faite de branchages d&#8217;arbres et d&#8217;herbes sèches. Il en poussa la porte, qui était entrebaillée, et aperçut à l&#8217;intérieur un petit vieillard à barbe blanche et longue.<br />
—  Bonsoir, grand-père, lui dit-il.<br />
—  Bonsoir, mon enfant, répondit le vieillard, étonné ; ta vue me fait plaisir, car depuis dix-huit cents ans que je suis ici, je n&#8217;avais encore vu aucun être humain, jusqu&#8217;aujourd&#8217;hui. Sois le bienvenu, entre et tu me raconteras un peu ce qui se passe dans le monde, car il y a si longtemps que je n&#8217;en ai eu des nouvelles !<br />
Le meunier entra et dit son nom, son pays et l&#8217;objet de son voyage.<br />
— Je veux faire quelque chose pour toi, mou fils, lui dit le vieillard. Voici des guêtres enchantées, qui m&#8217;ont été bien utiles, quand j&#8217;avais ton âge ; mais, aujourd&#8217;hui, elles ne me servent plus à rien. Quand tu les auras sur tes jambes, tu pourras faire sept lieues, à chaque pas, et tu arriveras ainsi sans trop de mal au château de l&#8217;Étoile-Brillante, qui est encore loin, bien loin d&#8217;ici.<br />
Le meunier passa la nuit dans la hutte du vieil ermite, et le lendemain, dès le lever du soleil, il mit les guêtres sur ses jambes et partit.<br />
Il allait bon train, à présent. Rien ne l&#8217;arrêtait, ni les rivières, ni les fleuves, ni les forêts, ni les montagnes. Vers le coucher du soleil, il remarqua une autre hutte, semblable à la précédente, sur la lisière d&#8217;une forêt, et, comme il avait faim et qu&#8217;il était aussi un peu fatigué, il se dit : — Il faut que je demande à souper et à loger, dans cette hutte ; peut-être m&#8217;y donnera-t-on aussi quelque bon avis.<br />
Il poussa la clôture de genêt, qui céda facilement, et aperçut, au fond de l&#8217;habitation, accroupie parmi la cendre, sur la pierre du foyer, une petite vieille, qui avait des dents longues comme le bras.<br />
—  Bonsoir, grand&#8217;mère, lui dit-il ; auriez-vous la bonté de m&#8217;accorder l&#8217;hospitalité, pour la nuit ?<br />
—  Hélas ! Mon enfant, répondit-elle, tu es mal tombé ici, et ce que tu as de mieux à faire, c&#8217;est de t&#8217;en aller, au plus vite, j&#8217;ai trois fils, qui sont des gars terribles, et s&#8217;ils te trouvent ici, j&#8217;ai grand&#8217;peur qu&#8217;ils ne te mangent. Va-t&#8217;en, te dis-je, car ils ne tarderont pas à arriver.<br />
—  Comment s&#8217;appellent donc vos fils, grand&#8217;mère ?<br />
— Leurs noms sont : Janvier, Février et Mars.<br />
—  Vous êtes donc la mère des vents, alors ?<br />
—  Oui, c&#8217;est moi qui suis la mère des vents ; mais, va-t-en, te dis-je, car ils vont arriver.<br />
—  Au nom de Dieu, grand&#8217;mère, donnez-moi l&#8217;hospitalité et me cachez quelque part où ils ne me trouveront pas.<br />
En ce moment, on entendit un grand bruit, dehors.<br />
—  Voilà mon fils aîné, Janvier, qui arrive ! dit la vieille. Comment faire ?&#8230; Je dirai que tu es mon neveu, un fils de mon frère, et que tu es venu me rendre visite et faire connaissance avec tes cousins. Dis-leur que ton nom est Yves Pharaon, et sois bien gentil avec eux.<br />
Aussitôt,   dégringola   par   la   cheminée   un énorme géant, à barbe et cheveux blancs, grelottant de froid et faisant : brrr ! brrr ! !&#8230; iou ! iou !&#8230; J&#8217;ai faim, mère, j&#8217;ai faim et froid !&#8230; brrr !&#8230;<br />
—  Asseyez-vous là, près du feu, mon fils, lut dit la vieille, et je vais vous préparer à manger.<br />
Mais, le géant aperçut bientôt le meunier, blotti dans un coin, et demanda :<br />
— Qu&#8217;est-ce que ce ver de terre, mère ? Je vais l&#8217;avaler, en attendant mon souper&#8230;<br />
— Restez-là tranquille, sur votre escabeau, mon fils, et gardez-vous bien de faire du mal à cet enfant ; c&#8217;est le petit Yves Pharaon, mon neveu et votre cousin.<br />
—  J&#8217;ai grand&#8217;faim, mère, et je veux le manger, reprit le géant, en montrant les dents.<br />
—  Tenez-vous tranquille là, vous dis-je, et ne laites pas de mal à cet enfant, ou gare le sac !&#8230;<br />
Et elle lui montra du doigt un grand sac suspendu à une poutre. Alors, le géant se tint coi et ne dit plus mot.<br />
Les deux autres fils de la vieille, Février et Mars, arrivèrent aussi, l&#8217;un après l&#8217;autre, avec un vacarme épouvantable. Les arbres craquaient et tombaient, les pierres volaient en l&#8217;air et les loups hurlaient. C&#8217;était effrayant ! La vieille avait bien du mal à défendre son protégé contre la voracité des géants, et elle n&#8217;y parvenait qu&#8217;en les menaçant du sac.<br />
Enfin, ils se mirent tous à table ensemble, comme de bons amis, et dévorèrent trois bœufs entiers et burent trois barriques de vin, en un instant. Quand les géants furent repus, ils se calmèrent et causèrent tranquillement avec leur prétendu cousin. Janvier lui demanda :<br />
—  Dis-nous, à présent, cousin, si ton voyage n&#8217;a pas d&#8217;autre but que de nous rendre visite ?<br />
—  Si, mes chers cousins, je veux aller jusqu&#8217;au château de la princesse de l&#8217;Étoile-Brillante, et si vous pouvez m&#8217;en enseigner le chemin, vous me rendrez un grand service.<br />
—  Jamais je n&#8217;ai entendu parler du château de l&#8217;Étoile-Brillante, répondit Janvier.<br />
—  Moi, j&#8217;en ai bien entendu parler, mais je ne sais pas où il est, dit Mars.<br />
—  Moi, dit Février, je sais où il est ; j&#8217;ai même passé par là, hier, et j&#8217;y ai vu de grands préparatifs pour les noces de la princesse, qui auront lieu demain. On a tué cent bœufs et des veaux et des moutons et des poulets et des canards en quantité, — je n&#8217;en saurais dire le nombre, — pour les grands festins qui doivent avoir lieu.<br />
—  La princesse va se marier ! s&#8217;écria le meunier ; il faut alors que j&#8217;y arrive, avant la cérémonie ; enseigne-moi le chemin, mon cousin Février.<br />
— Je  ne demande pas mieux, répondit Février ; j&#8217;y retourne demain,  mais tu ne pourras pas me suivre.<br />
—  Si ! Si ! J’ai des guêtres avec lesquelles je fais sept lieues, à chaque pas.<br />
— C&#8217;est bien ; alors, nous partirons demain matin ensemble.<br />
Janvier partit le premier, avec un grand bruit, vers minuit. Février partit, environ une heure plus tard, emmenant avec lui le meunier. Celui-ci le suivit sans peine, jusqu&#8217;à la mer ; mais là, il lui fallut s&#8217;arrêter.<br />
—  Fais-moi passer cette mer, cousin, dit-il à Février.<br />
—  Ce n&#8217;est pas une mer seulement, mais trois mers qu&#8217;il nous faut traverser, répondit Février, et je crains de ne pouvoir te porter si loin sur mon dos.<br />
—  Au nom de Dieu, cousin, prends-moi sur ton dos.<br />
— Je te porterai aussi loin que je pourrai, mais, je te préviens que, quand je serai fatigué, je te jetterai à bas.<br />
Il monte sur le dos de Février, et les voilà au-dessus de la grande mer. Ils franchissent une mer, deux mers, mais, vers le milieu de la troisième mer, Février dit :<br />
— Je suis fatigué et ne puis te porter plus loin ; je vais te jeter à l&#8217;eau.<br />
—  Au nom de Dieu, mon cher cousin, ne fais pas cela ; nous approchons, je vois la terre, encore un effort et nous y sommes.<br />
Enfin, Février arrive à terre, avec beaucoup de mal, et dépose son fardeau au pied des murailles de la ville où était le château de la princesse.<br />
Mars vint aussi à passer, peu  après, et le meunier lui dit :<br />
—  Cousin Mars, cousin Mars, écoute un peu.<br />
—  Que veux-tu, cousin Yves Pharaon ? Lui demanda Mars.<br />
—  Février m&#8217;a déposé ici, au pied de ces hautes murailles, que je ne puis franchir ; prends-moi sur ton dos et me mets de l&#8217;autre côté.<br />
—  Volontiers, monte, lui dit Mars.<br />
Et il monta sur le dos de Mars, qui le déposa de l&#8217;autre côté des murs, dans la ville, et continua sa route.<br />
Le meunier descendit dans une auberge et, après ; déjeuner, il lia conversation avec l&#8217;hôtesse et lui demanda :<br />
—  Qu&#8217;y a-t-il de nouveau dans votre ville, hôtesse ?<br />
—   On ne parle, répondit-elle, que du mariage de la princesse de l&#8217;Étoile-Brillante, qui a lieu aujourd&#8217;hui même.<br />
—  Vraiment ? Elle a donc trouvé un mari selon son goût ?<br />
— On dit qu&#8217;elle n&#8217;aime pas le prince qu&#8217;elle va épouser et qu&#8217;elle se marie un peu malgré elle. Tout à l&#8217;heure, le cortège passera par là, devant ma maison, pour se rendre à l&#8217;église.<br />
Alors, le meunier plaça sur une petite table, devant l&#8217;auberge, la première des poires et le premier des mouchoirs que la princesse avait laissés à son ami, pour les lui donner, puis il attendit.<br />
Le cortège passa, peu après, avec la princesse et son fiancé en tète. La princesse remarqua la poire et le mouchoir et les reconnut ainsi que le meunier, qui se tenait auprès. Elle s&#8217;arrêta court, se dit subitement indisposée et demanda que la cérémonie fût remise au lendemain, Ce qui fut fait, sans que personne soupçonnât le motif de cette détermination.<br />
Le cortège retourna au palais, et, quand la princesse fut dans sa chambre, elle envoya une de ses femmes pour lui acheter la poire et le mouchoir du meunier.<br />
La femme lui apporta la poire et le mouchoir.<br />
Le lendemain, le cortège se remit en marche vers l&#8217;église, par le même chemin. Le meunier avait encore placé sur une table, devant l&#8217;auberge, une seconde poire et un second mouchoir. La princesse, en les voyant, simula encore une indisposition subite, et le cortège rentra au château,  comme la veille. Elle envoya de nouveau la même femme lui acheter cette seconde poire et ce second mouchoir.<br />
Enfin, le troisième jour, les choses se passèrent comme les deux jours précédents, avec cette différence cependant que la princesse dit à sa messagère de lui amener l&#8217;homme aux poires et aux mouchoirs. Ce qui fut fait.<br />
Le meunier et la princesse s&#8217;embrassèrent tendrement et pleurèrent de la joie qu&#8217;ils éprouvaient de se retrouver.<br />
Cependant, le prince fiancé dit que, puisque la princesse se trouvait indisposée chaque fois, sur le chemin de l&#8217;église, le repas de noce aurait lieu quand même, sauf à aller plus tard à l&#8217;église.<br />
La princesse procura de beaux vêtements de prince au meunier et lui dit d&#8217;attendre, dans sa chambre, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elle vînt le chercher.<br />
Voilà tout le monde à table, chacun paré le plus richement possible. Un festin magnifique ! La princesse était si belle, qu&#8217;elle éclairait la salle, comme le soleil. Vers la fin du repas, tout le monde était gai et l&#8217;on parlait beaucoup et l&#8217;on chantait et se racontait des bons tours.<br />
Le beau-père dit à sa bru :<br />
—  A votre tour, ma belle bru, de nous conter aussi quelque chose.<br />
La princesse parla de la sorte :<br />
—  Voici une chose, beau-père, qui m&#8217;embarrasse beaucoup, et je voudrais avoir votre avis à ce sujet : j&#8217;ai un joli petit coffret, qui avait une gentille petite clef d&#8217;or, que j&#8217;aimais beaucoup. J&#8217;ai perdu cette clef et j&#8217;en ai fait faire une nouvelle. Mais, voilà que je viens de retrouver l&#8217;ancienne clef, avant d&#8217;avoir essayé la nouvelle. L&#8217;ancienne était fort bonne, et je ne sais pas encore ce que sera la nouvelle. Dites-moi, je vous prie, à laquelle des deux dois-je donner la préférence, à l&#8217;ancienne ou à la nouvelle ?<br />
— Il faut toujours avoir des égards et du respect pour ce qui est vieux et ancien, répondit le vieillard ; je demande pourtant à voir les deux clefs avant de me prononcer définitivement pour s l&#8217;une ou l&#8217;autre.<br />
— C&#8217;est juste, dit la princesse, et je vais vous les présenter toutes les deux.<br />
Et elle se leva de table et passa dans sa chambre, d&#8217;où elle revint aussitôt, en tenant le meunier par la main, et, le présentant à la société, elle dit :<br />
— Voici la clef ancienne, que j&#8217;avais perdue et que je viens de retrouver ; quant à la clef nouvelle, c&#8217;est le jeune prince de céans, auquel je suis bien fiancée, mais, la cérémonie religieuse n&#8217;a pas eu lieu, de sorte que je suis encore libre de disposer de ma main comme il me plaira. Comme vous l&#8217;avez fort bien dit, monseigneur, ce qui est vieux et ancien mérite respect et considération. Je garde donc mon ancienne clef, que j&#8217;ai retrouvée, et vous laisse la nouvelle. Or, par l&#8217;ancienne clef j&#8217;entends ce jeune homme courageux et fidèle (et elle montrait le meunier) qui, après m&#8217;avoir délivrée du château où me retenait captive un méchant magicien, est encore venu me chercher jusqu&#8217;ici, au prix de mille maux ; quant à la nouvelle clef, c&#8217;est votre fils, vous le comprenez, que j&#8217;ai été sur le point d&#8217;épouser, et à qui je rends aujourd&#8217;hui sa liberté.<br />
Grand fut l&#8217;ébahissement des assistants, comme bien vous pensez, en entendant ces paroles.<br />
La princesse et le meunier quittèrent aussitôt la salle, sans que personne essayât de s&#8217;y opposer, et se rendirent dans la cour du château, où les attendait un beau carrosse doré, attelé de quatre chevaux superbes. Ils y montèrent et partirent, au galop.<br />
Quand ils arrivèrent en Basse-Bretagne, au Guéodet, où il y avait alors une grande et belle ville, ils furent mariés à l&#8217;église, et il y eut alors des fêtes, des réjouissances publiques et des festins comme je n&#8217;en ai jamais vu, — si ce n&#8217;est en rêve peut-être.</p>
<p>Conté par Allain Richard, pêcheur au  Guéodet, près Lannion, le 25 septembre 1874.<br />&nbsp;<br />&nbsp;<br />
<span class="footnote"><a name="note1"></a><a href="#texte1">(1)</a> Peut-être le conteur aurait-il dû mettre le carrosse et les chevaux couleur de la lune avant ceux couleur du soleil.</span></p>
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