Le Roi Dalmar

Rèd ê ma ouefac’h
Penaoz eur veach.

Il faut que vous sachiez
Comment une fois.


Il y avait un roi de France, qui avait un fils. Celui-ci était parvenu à l’âge où l’on est jeune homme, et il dit un jour à son père qu’il voulait se marier.
— A qui donc, mon fils ?
— A la fille du roi Dalmar.
— Hélas! Mon enfant, quant à celle-là, tu ne l’auras pas. Depuis l’âge de douze ans, elle est enfermée dans une tour, où personne ne la visite jamais que la femme qui lui porte à manger, tous les jours.
— Peu m’importe, j’irai toujours la demander à son père, et si je n’ai celle-là pour femme, je n’en aurai aucune autre au monde. Je ne sais quelle direction prendre, ni par où me rendre à la cour du roi Dalmar ; mais, à force de marcher, je finirai bien par y arriver, tôt ou tard.
— Si ta résolution est bien prise, je n’y ferai pas d’opposition ; mais, au bout d’un an et un jour, il faudra que tu sois de retour à la maison.
— Je vous promets d’être de retour, au bout d’un an et un jour.
Et il partit, dans un beau carrosse, accompagné d’un valet de chambre seulement. Ils allaient au hasard, ne sachant quelle direction ils devaient prendre. Ils ne cessaient d’aller, d’aller toujours devant eux, sans jamais s’arrêter. Un jour, la nuit les surprit, au milieu d’une grande forêt. Les chevaux étaient fatigués, et le valet proposa à sou maître de les dételer, pour leur donner un peu de repos, et de passer la nuit dans la forêt. Le prince y consentit. Il coucha, comme à l’ordinaire, dans sa voiture, et le valet s’étendit sur la mousse et la fougère, au pied d’un vieux chêne, pendant que les chevaux paissaient tranquillement, non loin de là.
Vers minuit, le valet, qui ne dormait pas encore, entendit du bruit dans l’arbre, au-dessus de sa tête, comme d’un grand oiseau qui viendrait y percher, pour passer la nuit. Il leva la tête, et vit (car il faisait clair de lune) quelqu’un assis dans un fauteuil posé en équilibre sur les branches de l’arbre. Cela l’étonna fort. Un instant après, le même bruit se renouvela, et un second personnage arriva, et s’assit dans un second fauteuil. Puis, un troisième. Le premier prit alors la parole, et dit :
Eh bien ! Mes enfants, la journée a-t-elle été bonne ? Savez-vous quelque chose de nouveau ?
— Mauvaise journée ! Répondirent les deux autres, et nous ne savons rien de nouveau.
— Eh bien ! J’en sais, moi, du nouveau. Le fils du roi de France est dans le bois.
— Ah ! Vraiment ? La bonne aubaine, si nous pouvions mettre la main dessus !
— Il va demander en mariage la fille du roi Dalmar. Mais, il n’est pas encore au bout de ses peines ; il n’est pas aussi facile qu’il se l’imagine, sans doute, d’aller à la cour du roi Dalmar. En sortant de la forêt, il rencontrera un fleuve, qui a soixante lieues de largeur. Comment pourrait-il le passer ? Car il ne trouvera ni passeur, ni bateau. Il y a cependant un moyen, et s’il avait été ici, j’aurais pu le lui enseigner.
Le valet du prince prêtait ses deux oreilles, je vous prie de le croire.
— Et quel est ce moyen ? Demandèrent les deux autres.
— Arrivé auprès du fleuve, il lui faudrait couper une baguette, dans la haie, du côté du levant, lui enlever l’écorce, puis en frapper trois coups sur l’eau. Aussitôt un beau pont s’élèverait sur le fleuve ; il pourrait le traverser, et arriver ainsi facilement jusqu’à la capitale du roi Dalmar. Mais, ce n’est pas tout. En arrivant dans la ville, il lui faudrait encore s’habiller en princesse et se présenter au vieux roi comme une amie de sa fille, qu’elle aurait connue en Espagne, et qui serait venue lui faire visite. Il demanderait à coucher dans la même chambre que la fille du roi, et il l’enlèverait, la nuit, par la fenêtre. S’il avait été ici à m’écouter, il aurait pu mettre à profit ces conseils, et peut-être aurait-il réussi dans son entreprise.
En ce moment, le jour commença à poindre, et nos trois personnages s’envolèrent.
Le valet avait tout entendu, mais, il n’en dit rien à son maître. Il réveilla celui-ci, qui avait dormi toute la nuit, dans son carrosse, et n’avait rien entendu ; il attela les chevaux, puis, ils se remirent en route. Ils arrivèrent sans tarder auprès du fleuve.
— Hélas ! Ici, il nous faudra nous arrêter, dit le prince en voyant devant ses yeux une si grande étendue d’eau.
— Peut-être, mon maître ; ne désespérez de rien, dit le valet.
— Et comment veux-tu que nous passions ? Ce ne sera pas à la nage, je pense ; et point de passeur, pas le moindre bateau !
Le valet ne répondit rien ; mais, il alla à la haie, du côté du levant, y coupa, avec son couteau, une baguette de coudrier et se mit à l’écorcher, tout en continuant sa route. Parvenu sur la rive du fleuve, il frappa trois coups de sa baguette sur l’eau, et à l’instant, ils en virent surgir un beau pont, qui allait d’une rive à l’autre.
— Quel homme es-tu donc ? dit à son valet le prince étonné.
Ils traversèrent facilement le fleuve, et se trouvèrent sans tarder dans la capitale du roi Dalmar. Ils descendirent dans le meilleur hôtel de la ville.
Le lendemain matin, le valet dit à son maître :
— Il vous faut, à présent, vous habiller en princesse et, ainsi déguisé, vous irez trouver le roi Dalmar et lui direz que vous êtes une amie de sa fille, que vous l’avez connue en Espagne et que vous venez pour lui faire visite et passer quelques jours avec elle. Vous demanderez encore à ne quitter la princesse, ni le jour ni la nuit, et à coucher dans sa chambre même. Le roi vous accordera facilement votre demande. Vous emporterez une corde, sous votre robe. A minuit, quand tout le monde dormira, dans le château, je me trouverai sous la fenêtre de votre chambre, avec mon carrosse, vous descendrez, la princesse et vous, à l’aide de la corde, et nous partirons aussitôt.
Le prince, qui avait une confiance illimitée en son valet, depuis ce qu’il l’avait vu faire auprès du fleuve, lui obéit de point en point. Il s’habilla en princesse, le plus magnifiquement qu’il put, se rendit ainsi déguisé au château, et demanda à parler au roi.
— Bonjour, dit-il, roi Dalmar.
— Bonjour, jeune princesse, répondit le roi.
— Je suis une amie de votre fille, que j’ai connue en Espagne, et je suis venue lui faire visite et passer quelques jours avec elle.
— Soyez la bienvenue, en ce cas ; je vais appeler ma fille, qui sera heureuse de vous revoir.
Et il fit venir la princesse, et les laissa seules toutes les deux. Elles obtinrent facilement la permission de passer la nuit dans la même chambre. Alors, le prince dit à la princesse qui il était, lui expliqua le motif de sa visite et de son déguisement, et lui demanda si elle consentirait à le suivre.
— Je vous suivrai partout où vous voudrez, répondit-elle ; mon père me tient constamment enfermée, dans cette tour, où je ne vois jamais personne, et je suis impatiente de recouvrer ma liberté.
A minuit, leurs préparatifs de départ étaient faits, et ils entendirent, sous la fenêtre, le valet du prince, qui disait :
— Préparez-vous à descendre ; attachez bien la corde, puis, jetez-la-moi !
Ce qu’ils firent. Mais, au moment de descendre, la princesse eut peur et dit :
— Hélas ! Mon pauvre prince, mon père est sorcier ; il ne tardera pas à savoir que nous nous sommes évadés, et il enverra ses soldats après nous, et si nous sommes pris, malheur à nous !
— Partons toujours, répondit le prince ; nous verrons après.
Ils descendirent, à l’aide de la corde, montèrent dans la voiture, qui les attendait, et partirent au triple galop.
— Hélas ! J’entends les soldats de mon père qui arrivent ! s’écria la princesse, au bout de quelque temps.
Et ils arrivaient, en effet, au grand galop, avec le roi à leur tête. Ils allaient les atteindre, leurs chevaux marchaient déjà sur le pont du grand fleuve qui limitait le royaume du roi Dalmar, de ce côté, quand la voiture atteignait l’autre extrémité. Le valet, avec sa baguette blanche, frappa trois coups sur le pont, et aussitôt il tomba dans l’eau et disparut, et avec lui disparurent les soldats du roi Dalmar, qui furent tous noyés. Il était temps ! Le roi Dalmar seul était encore en vie, et, de l’autre côté du fleuve, il criait, furieux et montrant le poing :
— Tu m’as trompé, fils du roi de France ! Mais, avant d’arriver à Paris avec ma fille, tu auras encore à compter avec moi !
Cependant le prince et la princesse, exempts à présent de tout souci, poursuivaient leur route tranquillement. La nuit les surprit dans le même bois, et, sur l’avis du valet, il fut décidé qu’on y attendrait encore le jour. Le prince et la princesse couchèrent dans le carrosse, et le valet s’étendit sur la mousse et la fougère, au pied du même arbre que la première fois. A minuit, il entendit encore des bruits d’ailes, comme de grands oiseaux qui viendraient s’abattre sur l’arbre, puis une voix dit :
— Sommes-nous tous arrivés ?
— Oui, répondit une autre voix ; si ce n’est le Diable-Boiteux, pourtant ; mais, il est toujours en retard, vous le savez bien.
Le Diable-Boiteux arriva aussi, un moment après.
— Eh bien ! Quoi de nouveau ? Lui demandèrent les autres (1).
— Quoi de nouveau ? Mais, vous ne savez donc rien ? Le fils du roi de France est encore dans le bois ! Il est venu à bout d’enlever la princesse Dalmar, et il l’emmène à Paris. Mais, il aura fort à faire, avant d’arriver là. D’abord, en sortant du bois, il sera attaqué par douze voleurs, qui lui enlèveront, à lui, à la princesse, et à leur valet, tout leur or, leur carrosse et jusqu’à leurs vêtements. Ils les mettront tout nus, comme quand ils vinrent au monde, puis ils les abandonneront, dans cet état. Et celui d’entre eux qui voudrait opposer quelque résistance serait à l’instant transformé en marbre. Étant dans ce triste état, ils rencontreront ensuite une vieille femme, sur le seuil de sa chaumière, qui les invitera à entrer et à accepter des vêtements. S’ils ont le malheur d’entrer dans la chaumière de la vieille et d’accepter des vêtements d’elle (car il y en aura là à choisir : vêtements de princes, de princesses, de ducs, de marquis), aussitôt, ils seront encore transformés en statues de marbre, et ils viendront se chauffer chez nous. Ils arriveront ensuite sur les bords d’un étang, dans lequel ils verront un homme près de se noyer, et appelant au secours ; malheur à eux encore, s’ils veulent porter secours à cet homme, car aussitôt ils seront encore transformés en statues de marbre, et ils viendront se chauffer chez nous. Voilà les épreuves qu’il aura à subir avant d’arriver à Paris. Et comment voulez-vous qu’il s’en tire ? Cela ne serait possible que si quelqu’un lui rapportait ce que je viens de vous dire, et aucun de vous ne sera assez sot pour cela ; d’un autre côté, personne ne peut entendre nos conversations, ici ; et quand bien même elles pourraient être entendues de quelqu’un, si celui-là rapportait au prince, avant un an et un jour, ce que je viens de dire, il serait immédiatement changé lui-même en statue de marbre, et il viendrait se chauffer chez nous.
Le jour commençait à poindre, et les personnages qui étaient sur l’arbre partirent, ou plutôt s’envolèrent.
Le valet, couché sous l’arbre, avait tout entendu. Il réveilla son maître, mais ne lui dit rien, attela les chevaux, et ils se remirent en route. A peine furent-ils sortis du bois, que douze voleurs, sortant d’une douve, se précipitèrent sur eux et arrêtèrent les chevaux, en criant : « La bourse ou la vie ! » Ils forcèrent le prince et la princesse à sortir du carrosse, les dépouillèrent de tous leurs vêtements, le valet aussi, puis ils partirent en emmenant les chevaux et le carrosse. Nos gens, restés nus comme des sauvages, n’osaient plus se montrer sur les chemins, le jour. Ils se cachaient dans les bois, et voyageaient de nuit. Une vieille femme, au seuil de sa chaumière, les voyant passer, s’écria :
— Jésus ! Mes pauvres gens, que vous est-il donc arrivé ? Voir des chrétiens dans cet état ! Entrez dans ma maison, et je vous donnerai des vêtements ; je ne vous laisserai pas partir ainsi.
Le prince et la princesse voulaient entrer ; le valet fit son possible pour les en empêcher ; mais, en vain ; ils entrèrent dans la maison de la vieille. Le valet mit alors le feu à la maison, et les força d’en sortir, avant qu’ils eussent eu le temps de s’habiller. Ils n’étaient pas contents. Il fallut se remettre en route, dans ce piteux état. Le valet trouva un vieux pantalon, tombé sans doute du sac de quelque chiffonnier. Il le mit, et put alors aller mendier du pain et des crêpes, dans les fermes, pour lui et ses deux compagnons. Ils arrivèrent ainsi sur les bords d’un grand étang, où ils aperçurent un homme sur le point de se noyer et qui criait, à faire pitié :
— Au secours ! Au secours ! Je me noie !…
Le prince voulait se jeter à l’eau, pour sauver cet homme. Le valet eut toutes les peines du monde à l’en empêcher. Il s’avança jusqu’au bord de l’étang, et, avec sa baguette, il se mit à frapper sur la tête de l’homme qui réclamait du secours, jusqu’à ce qu’il disparût sous l’eau.
— Méchant ! Lui dirent le prince et la princesse ; vous avez fait mourir cet homme, lorsque vous pouviez le sauver.
Mais, le valet s’inquiéta peu de ce reproche, et ils continuèrent leur route.
Ils approchaient de Paris. Le valet, qui avait un pantalon, comme nous l’avons vu, précéda ses deux compagnons dans la ville, et leur apporta des vêtements. Alors, ils purent se montrer décemment, et ils firent tous les trois ensemble leur entrée dans le palais du roi. Le vieux monarque, qui croyait son fils mort, célébra son retour par des réjouissances publiques.
Quelque temps après, le prince se maria à la fille du roi Dalmar, et il y eut encore des festins et des fêtes magnifiques.
Neuf ou dix mois après leur mariage, il leur naquit un fils, qui mit le comble à leur bonheur.
Le prince avait conservé son fidèle serviteur, et souvent, ils parlaient ensemble de leur voyage au château du roi Dalmar et de leurs aventures extraordinaires. Il était fort intrigué de savoir comment il avait pu les faire sortir sans mal de tous les mauvais pas où ils s’étaient trouvés, et il l’interrogeait souvent à ce sujet.
— Je vous le dirai, répondait le valet à ses instances, mais, seulement quand le moment en sera venu ; je ne puis le faire, à présent.
Le désir et la curiosité du prince ne faisaient que s’accroître de cette résistance, et il le pressait de plus en plus ; mais, toujours en vain. Enfin, un jour, il entra dans la chambre du valet, comme un furieux, son sabre à la main, et en criant :
— Il faut que tu me dises ton secret, ou je te tue à l’instant !
— Je vous le dirai, mon maître, puisque vous l’ordonnez ; mais, vous le regretterez, plus tard.
— Parle, te dis-je, ou prépare-toi à mourir. Et il brandissait son grand sabre au-dessus de sa tête.
— Vous rappelez-vous, dit le fidèle serviteur, résigné, qu’en nous rendant au château du roi Dalmar, nous couchâmes dans un bois, où la nuit nous surprit ?
— Oui, je me rappelle, répondit le roi.
— Vous passâtes la nuit dans votre carrosse ; mais, moi, je la passai couché sur la mousse et la fougère, au pied d’un vieil arbre. Vers minuit, je fus réveillé en entendant causer sur cet arbre ; il y avait là-haut trois personnages, qui me font tout l’effet d’être des démons. L’un des trois, ne me sachant pas là, sans doute, apprit aux deux autres notre présence dans le bois, le but de notre voyage et tout ce qu’il fallait faire pour le mener à bonne fin (2).
Déjà les pieds du fidèle serviteur étaient devenus de marbre. Son maître le vit bien, mais il le laissa continuer ainsi :
— Au retour, nous passâmes encore la nuit dans le même bois, la princesse et vous, dans le carrosse, et moi, sous le même arbre. Les mêmes personnages arrivèrent encore, à minuit, sur l’arbre, et j’appris de la même manière tout ce qu’il fallait faire, dans la seconde partie du voyage, pour arriver avec la princesse au palais de votre père.
Le prince, voyant son fidèle serviteur déjà changé en marbre, jusqu’à la ceinture, s’écria enfin :
— Assez ! Assez ! Ne va pas plus loin !
— Non, il faut que j’aille jusqu’au bout, puisque j’ai commencé. Je ne devais pas vous révéler ce secret, sous peine d’être changé en statue de marbre. Vous m’avez ordonné de parler ; vous êtes mon maître, je vous ai obéi ; vous savez tout à présent, et la prédiction est accomplie.
Et en effet, le fidèle serviteur était maintenant une statue de marbre, des pieds à la tête. Les derniers mots qu’il prononça furent ceux-ci :
— C’en est fait de moi, à présent ; je vais brûler dans le feu de l’enfer, et vous-même vous y viendrez me rejoindre, si vous ne rachetez pas votre faute !
Le prince était inconsolable du malheur de son fidèle serviteur. Il était devenu triste, taciturne, il fuyait la société, et on le surprenait souvent pleurant. Personne, même sa femme, ne soupçonnait la cause d’un changement si complet. Son vieux père lui demanda un jour :
— Où est donc ton fidèle serviteur, que tu aimais tant ? Je ne le vois plus, depuis quelque temps.
Le prince garda le silence.
— Prends garde de l’avoir fait mourir.
— Non, mon père, rassurez-vous, je ne l’ai pas fait mourir.
Il rêvait constamment aux moyens de le délivrer. Mais, comment s’y prendre ? Qui le conseillerait ? Après avoir consulté vainement un grand nombre de savants, de magiciens et de sorciers, l’idée lui vint d’aller passer encore une nuit, dans la forêt où ils en avaient déjà passé deux. Il partit, un matin, dans son carrosse, sans dire à personne où il allait, et se rendit à la forêt. Il reconnut facilement l’endroit, et il se coucha sous l’arbre, comme son vieux serviteur ; mais, il ne dormit pas. A minuit, il entendit un grand bruit d’ailes, au-dessus de sa tête, puis une voix qui disait :
— Eh bien ! camarades, le valet du fils du roi de France, qui avait entendu notre conversation et l’a révélée à son maître, est venu se chauffer chez nous, comme je vous l’avais prédit ; et le prince lui-même viendra aussi, je l’espère bien, sans tarder. Il n’y a qu’un moyen pour lui de l’éviter et de délivrer son fidèle serviteur, qu’il regrette tant, à présent.
Le prince était tout oreilles, en ce moment, je vous prie de le croire ; l’autre reprit :
— Il lui faudrait égorger son fils unique, qu’il aime tant, pendant la grand’messe, en recueillir tout le sang, dans un vase, arroser la statue de marbre, qui fut son serviteur, avec ce sang, puis, remettre ce même sang dans la bouche de l’enfant, et le coucher dans son berceau. La statue se ranimerait peu à peu, à mesure qu’on l’arroserait de sang, et, avant la fin de la grand’messe, le valet du prince serait complètement revenu à son premier état ; l’enfant lui-même ressusciterait, peu après, et se retrouverait aussi sain et aussi bien portant que devant. Voilà ce qu’il lui faudrait faire ; mais, comment pensez-vous que l’idée puisse jamais lui en venir ?
Le jour commença à poindre, en ce moment, et les hôtes de l’arbre s’envolèrent, avec un grand bruit d’ailes.
Le prince n’avait pas perdu un mot de tout ce qui s’était dit. Il revint à la maison, un peu moins triste, et plein d’espoir.
Le dimanche qui suivit, il dit à tout son monde d’aller à la grand’messe, au bourg, et de le laisser seul à la maison. Tout le monde partit, et il resta absolument seul dans le palais. Quand il entendit les cloches qui annonçaient que la grand’messe allait commencer, il prit un couteau et s’avança résolument vers le berceau où dormait son enfant.
Mais, le courage lui manqua, au moment de frapper, et il recula d’horreur et se mit à pleurer.
Il revint, un moment après, plus résolu ; il détourna la tête et frappa. Le sang jaillit aussitôt. Il le recueillit dans un vase et courut à la statue de marbre et se mit à la frotter avec le sang de son enfant, encore chaud. Et à mesure qu’il la frottait, il voyait le marbre qui se ranimait sensiblement, et, au moment où la messe finissait, la statue marcha et le fidèle serviteur parla ainsi à son maître :
— Ah ! Mon pauvre maître, que j’ai eu chaud, depuis ! On m’avait bien dit que j’aurais chaud, un jour, si je révélais le secret ; et l’on n’avait pas menti. Vous-même, vous auriez eu le même sort, si vous ne vous étiez comporté comme vous l’avez fait ! Mais, ne perdez pas de temps ; remettez le sang dans la bouche de votre enfant, et soyez sans inquiétude.
Le prince s’empressa de remettre le sang dans la bouche de l’enfant ; mais, malgré tout, il n’était pas sans inquiétude. Peu après, les gens du palais rentrèrent de la grand’messe. On se mit à table, à l’heure ordinaire. La princesse et le vieux roi furent surpris et heureux de revoir leur fidèle serviteur. Cependant, ils étaient étonnés de voir le prince plus soucieux que d’ordinaire.
— Où est l’enfant ? demanda la princesse.
— Il est dans son berceau, et il dort bien, répondit-il.
Un instant après, ayant entendu un cri, comme d’un enfant qui se réveille, il se leva de table, courut à l’appartement où était son fils, et rentra aussitôt en le tenant dans ses bras, bien éveillé et souriant à sa mère. Puis il conta tout, et le sujet de sa douleur, et le motif de son dernier voyage, et la manière dont il avait délivré son fidèle serviteur.
Il y eut alors de grandes fêtes et des festins magnifiques, au palais. Moi-même, je pus me glisser, parmi la foule des serviteurs, jusqu’à la cuisine. Mais, comme je trempais mon doigt dans toutes les sauces, le maitre-cuisinier, qui m’aperçut, me donna un grand coup de pied, où vous savez bien, et me lança jusqu’ici pour vous conter mon conte (3).

Conté par Jean le Person, cordonnier au bourg de Plouaret. — Novembre 1869.
 
 
(1) Rapprocher cet épisode d’une situation analogue du Pont de Londres, page ni, du tome II, dans mes Légendes chrétiennes de h Basse-Bretagne.
(2) Dans Grimm (conte du Fidèle Jean), c’est pour avoir livré le secret de la conversation entre des oiseaux que le fidèle serviteur est puni.
(3) Voir dans mes Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, tome II, page 11, une variante de ce conte, sous le titre de : L’Ermite et la Bergère, et dans le même tome, pages 76 et 77, le dénouement de la légende de Sainte Touina.
Dans les Mille et une Nuits, conte du Roi des Iles noires, on voit aussi un homme métamorphosé en statue de marbre.
Le même conte se trouve aussi, peu différent de notre version, dans le recueil de contes et d’apologues indiens intitulé l’Hito-padésa.

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